UNE LOI DICTÉE PAR LES INSTITUTIONS FINANCIÈRES INTERNATIONALES

DEPUIS le 11 janvier dernier, les économies et les pays de la zone franc sont sous le coup d’un véritable choc : dévalué officiellement de 50 %, le franc CFA a été en fait déprécié de 100 %, en raison d’une réévaluation parallèle du franc français, ce qui revient à un doublement du prix des marchandises importées 1. La France et le Fonds monétaire international – dont la pression combinée a permis cette «médecine de cheval» – ont promis un coup de fouet pour les exportations ouest-africaines. Mais c’est le contraire qui est à redouter : les cultures de rente comme le cacao, le café, le coton, etc., ne sont pas touchées par la dévaluation, car leurs prix sont déterminés en dollars sur le marché international.

En outre, l’évolution à la baisse des cours de ces produits de base (voir le graphique no 1) annule les gains de productivité espérés du fait de cette dévaluation et ne permettra pas la reconquête des marchés perdus. Les soldes négatifs des balances commerciales vont donc se creuser davantage, et il faut en attendre une aggravation du chômage dans des pays où, déjà, la fuite des capitaux et le volume restreint de la masse monétaire avaient porté le loyer de l’argent à des taux prohibitifs : 20 % pour un particulier ; 15 % pour une PME à condition qu’elle trouve du crédit. Avant la dévaluation, les quatre-vingt-deux millions d’habitants des quatorze pays africains de la zone franc  2 ont dû, en 1992, se partager, 1,26 % seulement de la masse monétaire de l’ensemble de cette même zone franc (Afrique, France, dont DOM-TOM) 3.

De tels taux, qui avaient déjà tué tout espoir de relance, risquent de subir de nouvelles tensions à la hausse : les dévaluations successives du naira nigérian et du cedi ghanéen ont donné un gain de productivité aux économies de ces pays, dont les produits ont inondé les marchés de la zone franc, tout comme les produits asiatiques. De sorte que cette dévaluation ne serait que la première d’une longue série à venir, si les pays de la zone voulaient réellement aligner le taux de change du franc CFA sur celui de leurs voisins. Il est, d’autre part, peu probable que les mesures d’allégement de créances d’aide au développement, annoncées par la France en compensation de la dévaluation, rendent beaucoup plus solvables des pays qui doivent consacrer jusqu’à 40 % de leurs recettes d’exportation au service de la dette. Il s’agit d’une infime part de ce que ces pays doivent aux banques privées, aux fournisseurs, aux banques multilatérales et autres prêteurs, notamment publics.

La remise de dette de la France représente un dixième seulement de la dette de ces quatorze pays (47 milliards de francs). Des créances qui, au demeurant, servaient surtout à acheter des produits et rémunérer des assistants techniques français, et non à investir. Longtemps hostile à toute dévaluation, la France avait laissé se développer, du même coup, une vague spéculative et des fuites massives de capitaux ; mais, lorsqu’elle a été contrainte, en août 1993, d’interdire le rachat des billets de francs CFA exportés hors de la zone, en raison de l’ampleur de cette hémorragie elle a opéré une dévaluation de fait et donné le signal du ralliement aux thèses déjà anciennes du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale.

Ce renforcement de l’influence des institutions de Bretton-Woods n’augure rien de bon pour les pays concernés, car les interventions de celles-ci dans la zone ont été marquées jusqu’ici par de coûteuses contradictions. Ainsi, tout en se résignant au diktat de la France – qui aura maintenu jusqu’au 12 janvier 1993 le taux de change du franc CFA par rapport au franc français à son niveau de 1948, – le FMI et la Banque mondiale avaient fait procéder, dans le même temps, à des politiques de dévaluation systématique des autres monnaies de la région, notamment le cedi du Ghana et le naira du Nigéria, accréditant l’idée que les pays de la zone franc pouvaient réaliser une union monétaire avant même de former une union douanière puis un marché commun, comme l’avait préconisé le plan de Lagos adopté par le sommet de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en 1980.

C’était introduire dans les économies de la région un élément de déséquilibre qui a renforcé les appareils de production de pays comme le Ghana ou le Nigéria, au détriment de ceux des pays de la zone franc (voir le graphique no II). L’exemple sénégalais C E fut aussi une erreur d’entretenir l’illusion qu’il était possible de fonder une croissance économique sur les recettes d’exportation de matières premières et de produits de base dont les cours suivent une courbe descendante. Et une autre de prôner des programmes de privatisation qui, en l’absence de Bourses de valeurs capables d’aider à mobiliser l’épargne intérieure ou de ramener au pays les capitaux exilés, ont simplement consisté à brader, à crédit, les actifs nationaux à de puissants groupes industriels, français pour la plupart, qui ont ensuite spéculé à la dévaluation du franc CFA pour réduire encore le coût de leurs acquisitions…

Le Sénégal constitue un exemple typique de l’échec de ce genre de politique. Cet ancien joyau de l’empire colonial français s’était embarqué, dès 1978, dans un programme à court terme de stabilisation, suivi, dans les années 80, d’autres programmes à moyen et long terme, destinés à créer un environnement économique propice à l’investissement. Mais tous ces programmes se limitèrent à un exercice de réduction du déficit budgétaire, qui laissa de côté les politiques monétaires et de change relevant du bon vouloir de la France. Importations et investissements publics ont alors fait l’objet de coupes sévères sans pour autant que le déficit budgétaire, estimé à 5 % du produit national brut (PNB) en 1989-1990, ait été réduit. Ce pays consacre plus de 30 % de ses recettes d’exportation au service de la dette. Les taux d’intérêt prohibitifs, de 15 % à 17 %, y ont rendu caduc tout espoir de reprise économique.

Le taux de croissance fut de 2,9 % entre 1986 et 1990, au lieu des 3,5 % prévus par le programme d’ajustement structurel. Ce qui, compte tenu d’un taux de croissance de la population de 3 %, revenait à un appauvrissement croissant. Le gouvernement sénégalais a entrepris également de restructurer le secteur bancaire, fermant les banques nationales, toutes moribondes, et laissant le monopole des opérations aux agences étrangères : Crédit lyonnais, Banque nationale de Paris, Société générale, Citibank et ex-Banque internationale pour l’Afrique occidentale (rachetée par un industriel français qui contrôle déjà des secteurs importants de l’économie nationale). Cette situation priva les entrepreneurs locaux de toute source de financement à moyen et long terme, alors que l’objectif déclaré des autorités était de doter le pays d’un tissu économique fait de petites et moyennes entreprises locales.

A quelques variantes près, cette analyse s’applique à chacun des quatorze pays de la zone franc, et notamment au Cameroun, au Gabon, à la Côte-d’Ivoire et au Congo.Ce gâchis n’a été possible que parce que les dirigeants des pays de la zone franc ont consenti, depuis leur accession à l’indépendance en 1960, à une double abdication : celle de leur politique monétaire en faveur de la France, celle de leur politique économique en faveur des institutions de Bretton-Woods. Or il serait très exceptionnel que des dirigeants puissent assurer la sauvegarde des intérêts de leurs peuples en laissant à d’autres le soin de formuler et de contrôler les politiques économiques et monétaires…

Pour échapper à ce cycle de la dépendance, les pays de la zone franc pourraient songer, par exemple, à émettre une monnaie unique indépendante, en remplacement du franc CFA, à l’instar de ce que fut le cauri comme monnaie d’échange précoloniale : ce serait cependant perpétuer les mêmes difficultés qui ont conduit à l’effondrement du franc CFA en l’absence d’une union douanière préalable, puis d’un marché commun. Une meilleure stratégie serait de faire d’abord son deuil du franc CFA. Ensuite, pour chaque pays, de créer sa propre monnaie et d’apprendre les dures réalités d’une gestion responsable des finances et de l’économie en coordination avec les autres pays de la CEDEAO pour l’Afrique de l’Ouest 4, principalement le Ghana et le Nigéria, et dans le cadre de l’UDEAC pour l’Afrique centrale 5.

Cette première phase de consolidation serait suivie par une phase classique d’intégration débouchant sur un marché commun. Les chances de succès d’une telle politique seront d’autant plus grandes que les pays concernés auront à coeur de favoriser l’expansion du commerce traditionnel dit informel. Car, selon les estimations de la Banque mondiale, ce type d’échanges représente entre 30 % et 50 % du commerce total du continent, alors que le commerce officiel ne dépasse pas 6 % 6

Compte tenu de la fragilité des structures économiques présentes des pays de la zone franc, une relance des économies supposerait la mise en place de mesures de contrôle des prix, des changes et du mouvement des capitaux, des subventions aux produits de première nécessité – notamment pour les prix d’achat aux producteurs de denrées alimentaires, – la protection des industries naissantes et une augmentation du pouvoir d’achat des travailleurs… toutes mesures contraires aux prescriptions ultralibérales de la Banque mondiale et du FMI. Le refus de s’engager sur cette voie, qui implique un certain isolement national, exposera les pays de la zone franc à devenir – au mieux – de nouveaux champs d’action pour les délocalisations des groupes occidentaux. Ou, au pire, à basculer dans un chaos à la zaïroise ou à la libérienne.

SANOU MBAYE.

LE MONDE DIPLOMATIQUE | MARS 1994 | Pages 24 et 25

http://www.monde-diplomatique.fr/1994/03/MBAYE/265.html

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