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UN CONTINENT À L’ÉCART DU DÉVELOPPEMENT

ALORS que la chute du régime Mobutu et la transformation du Zaïre, en République démocratique du Congo, laissent le pays exsangue en dépit de ses énormes richesses minières guettées par d’avides investisseurs étrangers, les statistiques économiques du Fonds monétaire international font état d’une apparente amélioration de la situation en Afrique noire. Mais, à l’instar de ce qui se passe au Zimbabwe, les politiques imposées d’ajustement structurel, de privatisations et de déréglementation n’ont été jusqu’à présent qu’une source d’appauvrissement du plus grand nombre, dans des pays écrasés par la dette et livrés aux capitaux spéculatifs.

Les Images de mort et de misère en provenance d’Afrique noire laisseraient difficilement croire aux signes d’amélioration de la situation économique dont font état les statistiques du Fonds monétaire international publiées en octobre 1996 (1). D’après cette institution, les taux moyens de croissance économique annuelle y ont été de 2,9 % en 1994, 3 % en 1995 et 5 % en 1996. Comparés au taux moyen de 1,7 % enregistré entre 1981 et 1990 et celui de 0,7 % entre 1991 et 1993, les résultats de ces trois dernières années auraient représenté les signes avant-coureurs d’une renaissance économique s’ils ne masquaient, mesurés à l’aune des critères de la mondialisation, des déficiences fondamentales.

A l’ère de la mondialisation, le succès ou la marginalisation des économies d’une région sont fonction du rapport qui existe entre le commerce extérieur et le produit national brut (PNB), de la part des produits manufacturés dans le total des exportations, du volume des investissements privés étrangers, et du degré de solvabilité. Sur le premier point, relatif au commerce extérieur et au PNB, les matières premières agricoles et minières dominent encore le gros des exportations de l’Afrique noire. Dans nombre de ces pays, l’agriculture contribue jusqu’à 90 % du PNB. La présente amélioration trouve son origine dans la hausse circonstancielle des cours des matières premières, notamment ceux du café et du cacao, dont le principal producteur est la Côte-d’Ivoire.

Ce pays a connu un taux de croissance économique de 6,5 % en 1996, contre 1,8 % en 1994. Les cours du coton se sont aussi appréciés, ce qui a permis au Mali, premier producteur régional, d’afficher des résultats encourageants. Une bonne pluviométrie en Afrique australe a augmenté sensiblement la production de céréales. Le Zimbabwe a vu sa production agricole augmenter de 20 % (lire ci-dessous l’article de Victoria Brittain).

L’« aide » est la deuxième composante de la formation du PNB des pays de la région, à l’exception de l’Afrique du Sud. Elle y compte pour 11 %, comparée à 1,2 % pour le Proche-Orient et l’Afrique du Nord, 0,7 % pour l’Asie et 0,4 % pour l’Amérique latine. Or ces financements appelés « aide », accordés par les pays industrialisés, le FMI, la Banque mondiale et la Banque africaine de développement (BAD), représentent en fait une industrie. Les emprunteurs se voient ouvrir des crédits, qu’ils utilisent pour acheter exclusivement les biens et services des pays prêteurs, et pour l’exécution de projets qui ne répondent pas aux besoins réels, exacerbant les divisions et générant des dettes qui saignent à mort les populations rurales. Ces projets servent à remplir les carnets de commandes des pays prêteurs et à enrichir les élites des pays bénéficiaires, et non à promouvoir le développement. Ces prêts ou « dons » peuvent aussi servir à payer des arriérés d’intérêts qui donnent accès à de nouveaux crédits, à moins qu’ils ne servent à acheter des armes.

La seconde condition à l’insertion d’une région dans l’économie globale est la part de ses produits manufacturés dans le total des exportations. Chantres de la théorie économique des avantages comparés, la Banque mondiale et le FMI ont assigné à l’Afrique noire le rôle de pourvoyeuse de matières premières dans la division internationale du travail. Dans cette logique, les recettes tirées de la vente de ces produits de base devaient servir à financer l’industrialisation. C’était compter sans l’effritement continu des cours depuis bientôt trente ans.

D’après l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (Onudi), la croissance industrielle a été de moins de 1 % en Afrique dans les années 90 – 8 % dans les années 60 -, avec, pour conséquence, des pertes de parts de marché aussi bien pour la production que pour l’exportation. Le coût des transports, des assurances et des télécommunications, le plus élevé du monde, a également contribué à cette absence de compétitivité. En 1991, les paiements relatifs au fret et aux frais d’assurances ont absorbé 15 % du montant total des exportations (5,8 % pour le reste des pays en voie de développement). Dans 15 pays d’Afrique noire, ces coûts se sont même élevés à plus du quart des recettes d’exportation. Ainsi la part de l’Afrique dans le commerce mondial est tombée de 3 % en 1990 à 2,5 % en 1996.

La troisième condition du succès économique sur le plan mondial, le volume des investissements privés dans une économie, dépend des réformes engagées. En Afrique noire, sous la houlette de la Banque mondiale et du FMI, les contrôles de change ont été levés. Les taux de change sont déterminés par le marché. Des initiatives sont prises pour permettre au secteur privé de contrôler l’administration et la maintenance des infrastructures, la gérance des ports, la production et la distribution d’électricité et d’eau et l’acquisition des réseaux de téléphone (2). Un portefeuille de 1 milliard de dollars est investi dans les marchés boursiers du continent – Afrique du Sud, Côte-d’Ivoire, Ghana, Nigeria, Kenya, Namibie, Zimbabwe et à l’île Maurice -, tous les pays envisageant d’en ouvrir un.

Pures et simples liquidations

LE secteur bancaire s’est également mis de la partie. Au Kenya, le gouvernement, qui avait déjà vendu 20 % du capital de la Kenya Commercial Bank en 1994, a décidé de réduire encore sa participation. Le Ghana en a fait autant en cédant 60 % de sa participation dans la Ghana Commercial Bank. Mais les plus grands bouleversements dans la consolidation du secteur bancaire en Afrique noire vont venir d’Afrique du Sud. La First National Bank a acquis les opérations de Méridien BIAO au Swaziland. Standard Bank of South Africa a acheté le réseau africain d’ANZ Grindlays et les opérations de Méridien BIAO en Tanzanie et possède 77 succursales dans 14 pays africains.

Seules les banques françaises opérant sous la protection des Banques centrales d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, sous contrôle français, demeurent étrangères à ces mouvements de réformes et de restructuration. Elles préfèrent s’en tenir au financement à court terme, plus rémunérateur, surtout quand il s’agit d’achat de produits pétroliers, de denrées alimentaires et de produits de luxe. Elles disposent d’un quasi-monopole depuis la disparition des banques locales sous l’effet des coups de boutoir que leur ont assenés les programmes d’assainissement des finances publiques. La nature des opérations des banques de l’ancienne métropole prive les pays francophones des financements à moyen et long terme dont leurs PME ont besoin pour prospérer et participer à l’industrialisation du continent.

Toutes ces mesures ont permis de privatiser près de 550 entreprises publiques. Des centaines d’autres le seront dans les dix années à venir (3). Entre 1988 et 1994, la cession d’établissements parapublics au secteur privé s’est élevée à 2,4 milliards de dollars, à comparer aux 113 milliards de dollars qu’ont rapportés les privatisations dans l’ensemble des pays en voie de développement. La modicité des sommes perçues par la région est d’autant plus frappante qu’elle inclut les 500 millions de dollars qu’Elf-Aquitaine a investis dans l’exploitation pétrolière au Nigeria et les 400 millions de dollars qui proviennent de la privatisation des mines d’or d’Ashanti, au Ghana. La raison de ce manque à gagner vient du fait que les privatisations, dans la plupart des cas, n’ont pas fait l’objet d’une mise aux enchères internationales ouverte à plusieurs sociétés, mais ont été de pures et simples liquidations.

Ce fut particulièrement vrai dans les pays de la zone franc, où des groupes industriels français, anticipant la dévaluation du franc CFA, s’adjugèrent à crédit des actifs dans les secteurs rentables de l’économie (énergie, eau, télécommunications, etc.). La dévaluation qui a suivi a réduit à néant la valeur de telles acquisitions et les recettes qui auraient dû en découler pour les pays concernés. Ce fut une fraude légalisée avec la bienveillance d’une élite complice aux dépens des populations qui comptent parmi les plus démunies de la planète. Les réformes draconiennes imposées aux pays en voie de développement par la Banque mondiale et le FMI et les taux d’intérêt extrêmement élevés qui ont cours pour contenir l’inflation rendent les marges bénéficiaires plus considérables que dans les pays industrialisés. Dans le cas de l’Afrique noire, les taux de profit les plus élevés ont atteint 40 % en 1995, faisant de la région le marché émergent le plus performant du monde durant cette période (4).

Pourtant, en 1991, les fuites de capitaux africains étaient estimées à 135 milliards de dollars (5) – cinq fois le montant total des investissements, onze fois les investissements du secteur privé et cent vingt fois les investissements étrangers. Le retour de 10 % de ces capitaux représenterait plus du double des capitaux privés investis en Afrique subsaharienne, hors Afrique du Sud, qui ne se sont montés qu’à 4,7 milliards de dollars en 1994 et à 5 milliards de dollars en 1995. C’est moins qu’en Argentine, au Brésil ou en Thaïlande. D’autant que les trois quarts des crédits sont allés à trois pays – le Nigeria : 1,9 milliard de dollars (40 %) ; le Ghana : 838 millions (18 %) ; et l’Angola : 409 millions (8,5 %) – pour financer des investissements dans l’exploitation des ressources naturelles, particulièrement le pétrole, le gaz et les minerais.

Les investissements étrangers privés dans le pétrole, le gaz et l’exploitation minière ne font que perpétuer la dépendance de la région et son appauvrissement résultant d’une exploitation systématique de ses ressources sans la contrepartie d’investissements productifs, de créations d’emplois et d’exportations de biens manufacturés. Cette incursion des capitaux privés dans la région risque d’accentuer ce phénomène, car les risques d’insolvabilité qui inhibaient les investisseurs privés n’ont plus leur raison d’être depuis l’apparition des prêts hypothéqués sur les actifs et les liquidités des emprunteurs.

La solvabilité, le dernier critère qui mesure l’éligibilité d’un pays à la mondialisation, vient aussi tempérer l’optimisme né des statistiques de croissance de l’Afrique noire publiées par le FMI. L’endettement de la région est estimé à 223 milliards de dollars, dont 175 proviennent des fonds bilatéraux fournis par les pays industriels et des prêts multilatéraux octroyés par la Banque mondiale, le FMI et la Banque africaine de développement. Le service de cette dette absorbe un cinquième des recettes d’exportation des pays de la région, à l’exclusion de l’Afrique du Sud. Néanmoins, les arriérés s’accumulent. Ils sont passés de 32,7 milliards de dollars en 1990 à 62 milliards en 1995 ; soit les trois quarts des recettes annuelles d’exportation. La situation devenant incontrôlable, trois solutions ont été avancées.

Première option : la remise de la dette. Elle a porté sur 6 milliards de dollars en 1994 et 1995. La plus grande partie a été accordée par la France à la suite de la dévaluation du franc CFA. Les principaux bénéficiaires ont été la Côte-d’Ivoire (1,1 milliard de dollars), le Cameroun (500 millions de dollars), le Gabon et le Sénégal (200 millions de dollars chacun), la Zambie (500 millions de dollars), seul pays n’appartenant pas à la zone franc.

La deuxième solution, à l’instigation de M. James Wolfensohn, président de la Banque mondiale, propose l’allégement des dettes dues à son institution et au FMI par les pays les plus pauvres et les plus endettés en contrepartie de la mise en place de… « réformes », dont on connaît les effets !

La troisième solution concerne l’engagement des bailleurs de fonds de s’assurer que les futurs programmes de prêts ne contribuent pas à aggraver la situation. Il est tout à fait louable que l’Erythrée, dont l’indépendance remonte à 1993, ait décidé d’éviter le piège de cette assistance et de ne recourir qu’à ses propres moyens et à l’investissement réel.

Une stratégie d’intégration régionale

L’AFRIQUE a besoin d’une industrie prospère qui satisfasse ses besoins internes en matière d’alimentation, de logements, d’habillement et d’articles manufacturés, d’une industrie qui exporte pour payer les importations nécessaires à toute industrialisation. Pour être viable, cette politique d’industrialisation doit forcément donner la priorité à l’autosuffisance alimentaire, à l’augmentation du pouvoir d’achat des paysans et à l’épargne. Elle doit s’appuyer sur une stratégie d’intégration régionale pour passer de marchés internes exigus à des marchés plus larges et pour faire tomber les barrières douanières, qui ont réduit le commerce intra-africain à moins de 3 % des échanges des pays du continent (6). D’où la nécessité de renforcer et de faire des groupements régionaux tels que la Banque continentale d’import-export Afreximbank (7), la Zone d’échanges préférentiels (ZEP) (8), la Southern African Development Community (SADC) (9) et la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) (10), les pôles d’expansion économique de la région.

La consolidation et l’ouverture du capital d’Afreximbank aux pays industrialisés et à leurs institutions financières permettraient de réduire les coûts exorbitants d’assurances, de transport et de communications qui entravent l’expansion du commerce extérieur africain.

Parmi les pays membres de la ZEP, l’Ouganda, grâce à son industrie et au secteur de la construction, a réussi à aligner des taux de croissance économique de 11 %, 6,5 % et 6 % en 1994, 1995 et 1996 ; le Soudan, en dépit de l’ostracisme international, a enregistré, durant la même période, des taux de 4,3 %, 4,5 % et 4 % ; le Kenya, pour sa part, a été crédité des taux de 3,9 % et deux fois 5 % ; l’Ethiopie, qui, pendant des années, symbolisait la famine en Afrique, est désormais pratiquement autosuffisante sur le plan alimentaire, et son PNB a crû de 30 % depuis le changement de régime, en 1992.

Les pays de la SADC ont un PNB combiné de 134 milliards de dollars. Certains d’entre eux, comme le Lesotho, le Botswana, l’Angola ou le Mozambique, ont enregistré des croissances économiques spectaculaires en 1995 et 1996. Des projets régionaux dans le domaine de l’énergie et du transport impliquant l’Afrique du Sud, le Mozambique, le Swaziland et le Zimbabwe, les programmes de relance des activités de l’East African Community entre le Kenya, la Tanzanie et l’Ouganda sont autant d’initiatives qui vont dans le sens d’une approche correcte à la résolution des problèmes chroniques de l’Afrique.

Il n’est malheureusement pas possible d’en dire autant de la Cédéao. Les accords financiers qui lient les pays francophones de ce groupement à la France au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uémoa) (11) entravent toute tentative sérieuse d’intégration sous l’impulsion du Nigeria, de la Côte-d’Ivoire et du Ghana, les trois économies géantes du groupe.

Pourtant un développement de l’Afrique fondé sur une stratégie correcte en matière de politique d’investissements, de production et d’emploi financé avec des crédits à long terme générerait pour les pays industrialisés des marchés aux potentialités comparables à celles que constitua pour les Etats-Unis la reconstruction de l’Europe et du Japon d’après-guerre (lire, page 1, l’éditorial d’Ignacio Ramonet). Mais qui se soucie de long terme dans un univers où une création monétaire débridée, liée à un endettement qui ne cesse de grossir, privilégie le court terme et la spéculation au détriment de l’investissement productif ?

(1) Cf.World Economic Outlook, FMI, Washington, octobre 1996.

(2) Pour mener à bien ces privatisations, douze Fonds d’investissements avaient déjà été mis sur pied au 1er janvier 1996 .

(3) Cf. A Continent in transition : Sub Saharian Africa in the Mid 1990s, Banque mondiale,Washington, novembre 1995.

(4) « Reforms catch the eyes », Financial Times, Londres, 20 mai 1996.

(5) Cf. « Left out in the cold », Financial Times, 20 mai 1996.

(6) Lire Sanou MBaye, «Souhaitable union des économies africaines», Le Monde diplomatique, septembre 1995.

(7) Afreximbank : banque d’import-export au capital de 750 millions de dollars dont le siège se trouve au Caire. Principaux actionnaires : Banque africaine de développement (BAD), Nigeria, Egypte, Zimbabwe, Tunisie, Côte-d’Ivoire, Sénégal, Cameroun, et des institutions bancaires internationales.

(8) Pays membres : Burundi, Comores, Djibouti, Ethiopie, Kenya, Malawi, Maurice, Ouganda, Rwanda, Soudan, Tanzanie, Zambie, Zimbabwe.

(9) Pays membres : Afrique du Sud, Angola, Botswana, Lesotho, Malawi, Zimbabwe, Zambie, Mozambique, Swaziland, Tanzanie, Namibie, île Maurice.

(10) Pays membres : Nigeria, Ghana, Côte-d’Ivoire, Sénégal, Niger, Gambie, Guinée, Mali, Guinée Bissau, Liberia, Sierra Leone, Bénin, Togo, Cap Vert, Burkina-Faso et Mauritanie.

(11) Pays membres : Bénin, Burkina- Faso, Côte-d’Ivoire, Mali, Niger, Sénégal et Togo.

LE MONDE DIPLOMATIQUE | JUIN 1997 | Pages 4 et 5

http://www.monde-diplomatique.fr/1997/06/MBAYE/8754.html

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