Les hasards et les nécessités de l’histoire avaient fait du Sénégal le joyau de l’empire colonial français d’Afrique. Les avantages que les ressortissants du pays avaient tirés de cette situation de rente appartiennent désormais au passé. Aujourd’hui, ils sont confrontés au marasme économique et social et aux errements d’une classe politique discréditée et d’une opposition en mal d’idées.

Parmi la multitude de types de dirigeants qui peuvent gouverner un pays et faire le bonheur ou la misère de leurs peuples, il en est deux qui se distinguent particulièrement. Il y a ceux qui perçoivent le patrimoine des pays qu’ils dirigent comme une fortune héritée du passé. Ils considèrent les mandats qui leur sont confiés comme une opportunité de perpétuer et d’accroître cette fortune dans l’intérêt à long terme des populations qu’ils gouvernent et pour les générations futures. Ils sont habités par une vision qui se fonde sur leur sens aigu de leur histoire, leur capacité à planifier à l’avance et à rallier leurs peuples autour d’un projet de société auquel ces derniers adhèrent.

Cette culture du pouvoir est à l’opposé de celle qui met plus d’emphase dans la recherche du profit personnel immédiat aux dépens des intérêts à long terme de la société. Les dirigeants de cet acabit hypothèquent l’avenir de leurs pays et de leurs peuples pour des dividendes immédiats.

Les tenants du parti socialiste sénégalais, au pouvoir depuis 1960, font partie de cette seconde catégorie. Ils ont adopté l’improvisation et le pilotage à vue comme méthode de gouvernement. Les conséquences en sont catastrophiques et se mesurent à la persistance des problèmes qui menacent la vie de nos concitoyens et l’intégrité de notre territoire.

En 1981, un an après l’arrivée d’Abdou Diouf au pouvoir après le départ volontaire de Léopold Sédar Senghor, ils ont mijoté le projet de Sénégambie en réponse au coup d’état de Kukoï Samba Sagna et fait intervenir l’armée sénégalaise en Gambie pour réinstaller Daouda Diawara au pouvoir. Une fois son pouvoir reconsolidé, ce dernier a renvoyé aux calendes grecques le projet de réunification des deux Etats. Le souvenir des morts et les ressentiments qui en ont résulté sont toujours vivaces et rendent plus difficiles encore une évolution favorable de la situation. L’hiatus colonial que constitue la Gambie pose des problèmes politiques, économiques et sociaux parmi lesquels la contrebande n’est pas la moindre. La politique du Gouvernement d’Abdou Diouf de feindre de les ignorer et de n’agir que de façon ponctuelle suivant la tournure des événements n’est assurément pas le bon choix. Faire de l’intégration économique des pays de la sous région un grand dessein politique et diplomatique impliquant non seulement les deux pays, mais la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA ) et la communauté internationale aurait été une meilleure option plus apte à produire des résultats positifs.

Nous avons ensuite eu à connaître le très douloureux épisode des tueries de nos compatriotes qui ont été perpétrées en Mauritanie au cours du mois de ramadan de 1989. Il s’en est suivi des représailles, tout aussi condamnables mais prévisibles des sénégalais à l’encontre des mauritaniens vivant sur notre sol. Ce contentieux est demeuré un dossier ouvert que l’attentisme et les atermoiements du gouvernement d’Abdou Diouf n’ont pas fait avancer près de dix ans après le déclenchement des massacres.

La guerre civile en Casamance constitue une autre plaie purulente qui trouve maintenant une extension jusqu’en Guinée Bissau. L’économie du Sénégal est trop dépendante de la culture de l’arachide qui transforme les terres arables en terres arides. Pour trouver de nouveaux sols plus riches, des cultivateurs Wolofs ont émigré vers les terres grasses de Casamance, bouleversant le rythme des cultures traditionnelles de la région et causant de graves problèmes politiques et communautaires. Le sentiment des casamançais d’être les victimes d’une injustice trouvent leurs origines dans une absence de politique économique de diversification et d’industrialisation du gouvernement sénégalais qui tienne compte des réalités sociales et sociologiques spécifiques de chaque région. On retrouve les mêmes signes avant coureurs de rejet de la tutelle des Woloffs dans les régions frontalières du fleuve, au nord, et du sud-est de Tambacounda. Seule l’absence d’un appui territorial propice à la dissidence a empêché les populations de ces régions de suivre les traces des indépendantistes du sud.

La résolution de ces problèmes réclame un élan mobilisateur de tous les sénégalais, quelles que soient leurs origines, régions, religions ou ethnies. Mais les populations ne se mobilisent et ne s’identifient à leurs dirigeants que quand il y a une osmose entre les desseins et les pratiques de ces derniers et leurs propres aspirations. Malheureusement, les desseins des dirigeants actuels du Sénégal se limitent à perpétuer leur règne et à accroître leurs privilèges matériels, ce qui engendre des errements politiques teintés de népotisme. Ainsi, des terrains qui appartenaient au domaine national sont impunément attribués à des membres de la famille du Président Abdou Diouf.

A l’incurie politique s’ajoutent les inconséquences diplomatiques. On ferme l’ambassade du Sénégal en Afrique du Sud, la première puissance économique du continent. L’ambassade du Brésil, un pays qui est une extension naturelle de l’Afrique et qui compte une population noire importante originaire de la région est également close. On privilégie nos relations avec Taiwan au détriment de la Chine. Comment peut-on, en effet, ignorer un pays que même les Etats Unis courtisent parce que représentant, avec l’Inde, les grandes puissances en émergence ? De même, notre ambassade à Moscou a été sacrifiée à l’autel d’une diplomatie qui a perdu tout sens de réalisme politique.

Au surplus, l’élite sénégalaise s’est complètement détachée des masses. Quand la France a imposé le visa aux ressortissants de ses anciennes colonies, le Burkina Faso a pris immédiatement des mesures de représailles. D’autres pays comme le Gabon et la Côte-d’Ivoire ont suivi. Le Sénégal, pour sa part, n’a pas cru devoir appliquer la réciprocité se contentant de négocier des exemptions au bénéfice des seuls détenteurs de passeports diplomatiques réservés aux privilégiés du régime. Les masses n’avaient qu’à se débrouiller et faire face à l’arrogance et au racisme si coutumiers des fonctionnaires qui officient dans les ambassades françaises ouvertes sur les territoires de leurs anciennes colonies.

Aux errements politiques et diplomatiques et au lâchage du peuple s’ajoute le désastre économique. Le secteur privé demeure quasiment aux mains des groupes industriels français : les Bolloré, Bouygues, Mimran, France Télécom et consorts. Les programmes de privatisations imposés par le FMI et la Banque Mondiale ont été une aubaine pour certains d’entre eux qui ont pu s’adjuger des actifs publics dans les secteurs les plus rentables de l’économie (eau, télécommunications, hôtellerie etc.). La dévaluation de 50% du franc CFA de janvier 1994 avait considérablement réduit la valeur de telles acquisitions. De plus, Mimran, qui contrôlait déjà des secteurs importants de l’économie du Sénégal, s’est vu offrir, pour un franc symbolique, l’agence locale de l’ex Banque Internationale pour l’Afrique Occidentale (BIAO). Encourager le rapatriement des capitaux détenus par des nationaux à l’étranger pour capitaliser cette banque aurait été plus dans l’intérêt du pays. D’autant que Mimran jouissait déjà de bien des largesses dont celle du quasi monopole de la production et de la vente du sucre dans le pays qu’il détient depuis des lustres.

La dévaluation a donc été une mascarade orchestrée par la France et exécutée par le FMI à la tête duquel officie Michel Camdessus. Précédemment, il a été Directeur du Trésor français puis Gouverneur de la Banque de France. Durant cette période de sa carrière, Camdessus a eu une mainmise totale sur les économies des anciennes colonies d’Afrique de son pays grâce au droit de veto que la France s’est arrogé dans la gestion des Banques Centrales des pays de la zone franc en plus de la rétention de 65% de leurs réserves de change.

Les victimes du coup de force que représente la dépréciation du franc CFA figurent parmi les populations les plus démunies du monde. Elles ont eu à souffrir du renchérissement du coût de la vie, particulièrement sensible dans le secteur alimentaire et les produits importés. Le loyer de l’argent, déjà prohibitif, a atteint des niveaux vertigineux pour contenir une inflation galopante. Le glissement des prix a été de l’ordre de 60% dans le secteur alimentaire et les produits importés, principalement de France. Les agences locales des banques françaises, gorgées des liquidités suscitées par l’afflux des capitaux spéculatifs, ont financé avec des crédits à court terme, à des taux usuraires, ces importations. Pour être en mesure de les financer, le Sénégal a développé une accoutumance à l’« aide », à quoi s’est ajouté un endettement qui, en 1994, s’élevait déjà à 3,678 milliards de dollars, représentant 272,7% des exportations et 99,1% du PNB.

Pour faire bonne mesure, les ressources halieutiques du pays ont été bradées aux pays membres de l’Union européenne qui les ont pillées, exposant nos populations à plus de misère.

A l’exploitation des français et de leurs partenaires européens s’ajoute celle de certains membres de la colonie libanaise qui se sont liés à l’équipe dirigeante pour ériger la corruption en système de gouvernement, particulièrement dans le secteur des importations. Ainsi, tous les efforts des nationaux pour s’insérer dans le secteur privé se sont heurtés à cette pratique institutionnalisée.

Mais quelle que soit la gravité des difficultés que traverse le pays, les dirigeants sénégalais ne semblent pas se soucier que le pire soit encore devant nous. Après la débâcle du franc CFA, les événements qui continuent d’embraser certains pays francophones et l’avènement de l’euro, on aurait pu croire que les pays demeurés dans le giron de la France, en auraient profité pour s’affranchir des fourches Caudines de l’exploitation et mettre fin au piège du franc CFA. Il n’en a rien été. Les dirigeants de ces pays ont décidé de suivre le franc français dans l’euro. Ils n’ont pas semblé en mesurer toutes les conséquences. La signature entre la France et les pays de la zone franc des traités instituant deux organisations : l’Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA) et la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) semble avoir convaincu Abdou Diouf et ses pairs de perpétuer la relique coloniale que représente le franc CFA. De surcroît, l’Union européenne semblerait elle-même acquise à l’idée d’un ancrage du franc CFA à l’euro. Du reste, l’influence de la France dans la formulation de la politique africaine de l’Union Européenne ne s’est jamais démentie. Elle a été le principal artisan de la convention de Lomé, un mécanisme d’ « aide » entre l’Union Européenne et les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP). Cet accord a surtout servi à maintenir sous perfusion des Etats africains en situation de faillite afin qu’ils puissent continuer à approvisionner en matières premières leurs partenaires européens.

Toutefois, les organismes crées tout comme les assurances données pèseront de peu de poids face au problème fondamental auquel sont confrontés ces pays, à savoir qu’une union économique ne se bâtit pas à rebours en commençant par une union monétaire. Des pays n’opérant pas au sein d’une union douanière (élimination des barrières douanières et égalisation du tarif extérieur) ne peuvent adopter une monnaie unique sans en subir les effets pervers : la fuite des capitaux circonscrite à la France depuis qu’elle a mis en place, en 1993, des mesures de contrôle de change et un commerce intra-régional quasiment inexistant en dépit d’une légère hausse oscillant entre 1,4% et 4,9% depuis la dévaluation. Dans un tel contexte qui défie les lois économiques et financières les plus élémentaires le développement de marchés parallèles conduisant à une série de dévaluations du franc CFA et à sa désintégration à terme est à craindre à partir de l’an 2002 quand les devises européennes feront place à l’euro. Si un tel climat d’incertitude est impropre au développement, il est en revanche, très propice à la gabegie et à la spéculation.

En tout état de cause, l’intégration économique des économies de la région n’est pas l’affaire de la France. Elle doit être menée sous les auspices de la CDEAO, l’organisation régionale mandatée par l’OUA.

Le peuple sénégalais a des dispositions naturelles pour l’esprit d’entreprise, la créativité, l’innovation, le goût du risque et le commerce. Ce sont ces qualités qui font la prospérité des nations dans l’ère de la mondialisation. Mais les moeurs, agissements et pratiques de la classe politique dominée par les Wolofs dénaturent ces acquis et aliènent les autres composantes de la société. Il faut un changement radical de méthode de gouvernement et des mentalités, particulièrement chez les Wolofs, pour que le Sénégal puisse éviter l’implosion et participer, à l’instar de la Côte-d’Ivoire et du Ghana, à la renaissance, désormais perceptible dans ces pays, de la sous région. Malheureusement, la reconduction du parti socialiste au pouvoir en mai 1998 et la révision de la constitution qui va permettre à Abdou Diouf de briguer un énième mandat présidentiel l’année prochaine ne sont pas un prélude à cette métamorphose pourtant si nécessaire.

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