Les relations politiques et économiques privilégiées qu’entretient les pays de la zone franc avec la France s’articulent autour d’une monnaie : le franc CFA. Il constitue l’instrument avec lequel la France exerce sa domination dans la conduite des affaires de ses anciennes colonies d’Afrique.

Au lendemain des indépendances, la Guinée, le Mali (provisoirement), la Mauritanie et Madagascar, auxquels se sont jointes les anciennes colonies françaises d’Afrique du Nord et d’Asie, ont choisi d’abandonner la zone franc pour mener des politiques économiques et monétaires autonomes. Les autres pays d’Afrique noire ont, eux, résolu de rester sous le giron de la France. En contrepartie, les pays membres de la zone franc ont tous été tenus de déposer 65% de leur réserves de change sur un compte du Trésor français. La France devait, en plus, jouir d’un droit de veto dans la gestion des banques centrales chaque fois que ce compte accuserait un solde débiteur.

Le choix de conserver le franc CFA aurait pu s’expliquer si les pays concernés avaient choisi de conserver le marché commun et les structures fédérales dans lesquels ils opéraient sous le régime colonial. Au lieu de cela, ils se sont employés à les démanteler et à ériger des barrières douanières entre eux. Les conséquences s’en sont révélées désastreuses non seulement pour les pays de la zone franc, mais aussi pour celles des autres pays de la sous-région.

A l’intérieur de la zone franc, les structures de production et les circuits financiers, orientés vers l’exploitation et la consommation et non l’investissement productif, ont donné naissance à un environnement politique, économique et social impropre au développement.

En l’absence d’échanges commerciaux entre les pays africains membres de la zone franc, la masse monétaire en circulation se mesure à l’aune des seuls échanges entre la France et ses alliés africains, si l’on exclut les transferts des travailleurs émigrés, le rapatriement des capitaux spéculatifs et les décaissements des bailleurs de fonds.

Dans un tel contexte, les taux d’intérêt demeurent toujours élevés. Le secteur industriel, dominé par des firmes françaises, n’est pas compétitif. Il ne doit sa survie qu’aux subventions de la France, aux largesses des banques centrales en matière de réescompte et à l’existence d’un marché protégé. Les entrepreneurs locaux sont sevrés des financements à moyen et long terme dont ils ont besoin pour prospérer par un secteur bancaire monopolisé par les banques françaises, qui n’octroient que des crédits à court terme pour le financement des importations d’hydrocarbures, de denrées alimentaires et autres produits de consommation. Pour faire bonne mesure, la fuite des capitaux en direction de la France, que nulle mesure ou réforme ne tente de juguler, constitue une véritable hémorragie.

Un volume de transactions substantielles entre les pays africains membres de la zone franc aurait pu, un tant soit peu, compenser ces déséquilibres. Il n’en est rien. Les échanges commerciaux entre ces pays, déjà fragilisés à l’extrême, vont subir les effets négatifs des mesures de contrôle de change mis en place en 1993. Et comme pour parachever une mise à mort programmée, le franc CFA est massivement dévalué en 1994.

Auparavant, la France ne consacrait pourtant que 1,26% de sa masse monétaire pour maintenir un dispositif qui lui procurait nombre d’avantages : approvisionnement peu onéreux en matière première, destination favorite des capitaux en exil, influence politique indéniable, bases militaires de première importance stratégique, etc.

Les conditions économiques et sociales, déjà peu reluisantes avant la dévaluation, ont subi une détérioration consécutive à l’accroissement du chômage, au renchérissement du coût de la vie, à la recrudescence de la misère et à l’insécurité grandissante.

Pour parachever le processus d’accaparement et de paupérisation, les programmes de privatisation des actifs nationaux n’ont été, en réalité, du fait même de l’érosion de leur valeur, que des liquidations au profit de firmes étrangères. Le taux de change artificiel du franc CFA est demeuré fixe de 1948 à 1994, alors que les monnaies des pays voisins subissaient les coups de boutoir répétés du FMI, qui laminaient leur pouvoir d’achat.

Cette situation, associée au statut de convertibilité du franc CFA, a généré la contrebande. C’est du fait de la contrebande que le Nigeria a encouru dans le passé des pertes importantes de revenus pétroliers. La contrebande a aussi contribué à l’affaissement du secteur du cacao au Ghana. Ce phénomène est encore une cause de tensions permanentes entre la Gambie et le Sénégal.

Sur le plan politique, les positions prises par certains dirigeants politiques des pays de la zone franc, qui reflétaient celles de la France sur des questions telles que la guerre du Biafra et la lutte contre l’apartheid, ont contribué à accentuer les divisions entre pays anglophones et pays francophones. Des fissures se font jour dans le camp francophone. La détérioration des relations entre la Côte-d’Ivoire et le Burkina Faso en témoigne, pour ne rien dire des embardées verbales du président sénégalais, Abdoulaye Wade, qui enflamment les esprits et font, à tout moment, craindre le pire.

Les stratégies d’intégration économique prônées depuis plus de quatre décennies par la France et ses alliés ne pouvaient qu’être vouées à l’échec. Ce fut, en effet, une grande aberration que de greffer une politique d’intégration économique sur une union monétaire préconçue. Les préalables indispensables à la viabilité d’une union monétaire ont été tout simplement méconnus : existence d’un marché et d’un gouvernement uniques. Ce sont sur des structures fédérales que reposent le dollar américain et le naira nigérian. Les ennuis actuels de l’euro sont dus à l’absence d’une des conditions précitées, à savoir l’unité politique.

Le franc CFA remplissait les conditions tant que les colonies françaises opéraient au sein d’une union douanière sous la houlette d’un gouverneur tout-puissant. A leurs indépendances, quand les pays concernés ont érigé des barrières douanières entre eux et mis fin à leur unité politique, le maintien du franc CFA ne représentait plus qu’un montage artificiel qui obéissait à la politique et non à l’économie et à la finance.

Le spectre d’une nouvelle dévaluation n’est même pas à exclure. Les ennuis de l’euro, la monnaie à laquelle le franc CFA sera ancré à partir de 2002, combinés à la détérioration continue de la situation économique, des conditions de vie et de sécurité au sein des pays membres de la zone franc sont les signes précurseurs d’une telle éventualité.

L’urgence d’abroger le franc CFA pour conjurer une telle calamité n’en est que plus justifiée. C’est une condition préalable à tout espoir d’arrêter le cycle infernal de dislocation sociale et de flambées de violence qui caractérise la vie dans les pays de la zone franc. Si la francophonie, à l’instar du commonwealth, est un forum adéquat de débats pour des partenaires que lie l’histoire, la zone franc est, en revanche, une relique coloniale dont il est impératif de se défaire pour que la phase de reconstruction et de développement, qui aurait dû commencer au début des années 1960, puisse enfin démarrer.

Sanou Mbaye est ancien économiste de la Banque africaine de développement (BAD)

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