Le dernier plan de relance économique continental, le Nouveau partenariat pour le développement (NEPAD, en anglais), adopté lors du sommet de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) le 11 juillet 2001, à Lusaka, en Zambie, définit une stratégie qui repose sur le financement de quatre secteurs prioritaires : les infrastructures, l’agriculture, l’éducation et la santé. Le financement du plan reposerait pour l’essentiel sur la communauté internationale et les investissements directs étrangers.

Par ce mode de financement, l’Afrique adopte le néolibéralisme de la mondialisation comme stratégie de développement, avec les institutions de Bretton Woods comme maîtres d’ouvrage des programmes à réaliser sous la mainmise du secteur privé et avec comme coordinateur, Michel Camdessus, ancien directeur général du Fonds Monétaire International.

La mondialisation est née de l’abandon du régime des changes fixes, du démantèlement des contrôles de change, du mariage entre la téléphonie et l’ordinateur et de la dissolution du bloc soviétique. Les postulants à l’insertion dans cette économie mondiale doivent satisfaire préalablement certaines conditions : la part de l’industrie dans la formation du Produit national brut (PNB), la part des produits manufacturés dans le volume des exportations, l’accès aux marchés des capitaux et le volume des investissements étrangers.

Au Sud du Sahara, seule l’Afrique du Sud satisfait à ces conditions. Pour les autres pays, la croissance industrielle est passée de 8 % dans les années 1960 à moins de 1 % dans les années 1990, et la part de l’Afrique dans le commerce mondial qui était de 3 % en 1990, n’est plus que de 1,7 %, dont la quasi totalité est relative à des produits de base et des matières premières. Ces pays n’ont pas accès aux marchés de capitaux.

Quant au volume des investissements étrangers privés, il dépend, en principe, des marges bénéficiaires que ces investisseurs, particulièrement les multinationales, entendent tirerde leurs mises.

En règle générale, le taux de rentabilité interne sur les investissements étrangers directs a été en moyenne, selon le Bureau d’analyse économique des Etats Unis, de 19,4% en Afrique en 2000 comparé à 18,9% au Moyen Orient, 15,1% en Asie-Pacifique, 8,3% en l’Amérique Latine et 10,9% en l’Europe. Mais en dépit de la supériorité de ses marges bénéficiaires, l’Afrique n’a attiré que 1,1 milliard de dollars d’investissements étrangers directs en 2000 comparés à 1,9 milliard de dollars pour le Moyen Orient, 21 milliards de dollars pour l’ Asie-Pacifique, 19,9 milliards de dollars pour l’Amérique Latine et 76,9 milliards de dollars pour l’Europe.

Et cette part de l’Afrique ne s’illustre pas seulement par sa modicité, ne représentant que 0,6% du montant des investissements directs étrangers dans le monde en 2000, mais également par sa concentration : elle ne bénéficie qu’à un nombre limité de pays, notamment le Nigeria, l’Angola et le Mozambique, et ne finançant que des investissements liés à l’exploitation des ressources naturelles, particulièrement le pétrole et les minerais, perpétuant la dépendance de la région et son appauvrissement résultant d’une exploitation systématique de ses ressources sans la contrepartie d’investissements productifs, de créations d’emplois et d’exportations de biens manufacturés.

L’adoption du NEPAD pour sortir l’Afrique de l’ornière s’est donc faite en dépit du bon sens dès lors que, en dehors de l’Afrique du sud, les sociétés africaines n’ont satisfait à aucune des conditions nécessaires à l’insertion d’un pays dans l’économie mondiale.

Même l’Afrique du Sud, le seul pays du continent à disposer d’un appareil productif compétitif à l’échelle mondiale, loin de bénéficier de la mondialisation, en est plutôt la victime. Elle a vu, depuis l’accession du Congré national africain (ANC) au pouvoir, certaines de ses entreprises de pointe (Anglo American, Billiton, AngloGold, South African Breweries, Old Mutual, Dimension Data et Sappi) déserter la bourse de Johannesburg, qui compte pourtant parmi les plus sophistiquées du monde, au profit de ses homologues de Londres ou de New york. Une telle désaffection pénalise l’Afrique du Sud à plus d’un titre. Elle lamine ses rentrées fiscales, elle génère une fuite massive des capitaux blancs et elle contribue à l’affaiblissement du rand, la monnaie nationale, qui a perdu jusqu’à 40% de sa valeur contre le dollar en Décembre 2001.

De surcroît, le développement du continent ne se fera pas par délégation de pouvoirs. Les Noirs ne peuvent faire l’économie d’une série de ruptures.

La première : une rupture avec cinq siècles d’assujettissement, assortie d’une analyse critique du passé et d’une restitution de la vérité historique sur le rôle joué par les dirigeants et les élites noirs dans l’asservissement de leurs peuples en tant qu’intermédiaires et collaborateurs du capitalisme international tout au long des périodes sombres de leur histoire – les années de plomb de l’esclavage et du colonialisme, les quatre décennies de cauchemar des post – « indépendances » et, présentement, le carrousel, sous le parrainage de leurs mentors occidentaux, des chefs d’états africains autour du NEPAD, un plan primaire qui livre un continent exsangue aux fourches Caudines de la mondialisation.

Ce syndrome noir doit être systématiquement dénoncé, combattu et éradiqué. C’est un préalable d’une nécessité absolue aux changements radicaux de mentalité et de comportement sans lesquels aucun progrès, dans quelque domaine que ce soit, n’est envisageable pour les populations noires d’Afrique et d’ailleurs.

Deuxième rupture : celle d’avec le paternalisme de la coopération avec l’Occident, dont la survivance la plus caricaturale et la plus ruineuse réside dans le maintien, comme monnaie, par 15 pays d’Afrique, de la relique coloniale que représente le franc CFA.

Troisième rupture : la fin du recyclage des politiques et des stratégies de développement des institutions de Bretton Woods. L’encours de la dette africaine de (335 milliards de dollars) a servi, en grande partie, à financer depuis 40 ans, avec les résultats que l’on sait, des projets dans les secteurs qui constituent, encore aujourd’hui, le seul programme opérationnel du NEPAD : les infrastructures, l’agriculture, l’éducation et la santé. Et quand il est question de cette dette, il est de bon aloi de parler d’allégement ou d’annulation pour sa résolution, plaçant de nouveau les Africains dans le rôle de quémandeurs. C’est oublier qu’en l’absence d’accès aux marchés des capitaux, l’Afrique noire a dû sous-traiter son développement avec les institutions de Bretton Woods. Or, le contrat de sous-traitance n’a pas été honoré. Les rapports de post-évaluation des projets financés par les banques multilatérales l’attestent. La majorité de ces projets n’ont pas atteint leurs objectifs.

L’emprunt procède d’une transaction financière entre deux ou plusieurs parties. Si cette transaction est préjudiciable à l’une d’elles, celle qui a été lésée peut et doit recourir à la clause d’arbitrage inscrite dans les accords de prêts pour demander réparation. Entamer une action juridique pour réparer le préjudice subi me paraît être la seule démarche envisageable au nom de la morale et de la justice sociale.

Mais pour que des dirigeants africains aient un tel courage, ils doivent être plus habités par leur refus de cautionner le statut de « damnés de la terre » de leurs administrés que par leur capacité à privilégier la recherche du profit personnel immédiat en hypothéquant l’avenir de leur pays et de leur peuple pour des dividendes instantanés, quitte à attiser les divisions ethniques, manipuler la Constitution, recourir à la fraude électorale et adopter l’improvisation et le pilotage à vue comme méthodes de gouvernement avec, pour seul souci, leur survie politique et leur maintien au pouvoir. Ils sont de l’engeance de leurs devanciers, les roitelets du terroir qui livraient leurs sujets aux négriers arabes et occidentaux pour de la pacotille et de la verroterie.

Les conséquences, comme on l’a constaté, en sont catastrophiques et se mesurent à la persistance, voire à l’aggravation, des problèmes qui font que l’Afrique peut appliquer toutes les mesures de libéralisation imposées par l’ordre occidental – livrer au secteur privé l’administration et la maintenance des infrastructures, la gérance des ports, la production et la distribution d’eau et d’électricité, les réseaux de téléphone, afficher des taux supérieurs de rentabilité – sans pour autant sortir de son statut de  » continent ghetto « .

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