La couverture médiatique de la crise ivoirienne a occulté l’héritage historique et les intérêts économiques énormes en jeu qui en forment la toile de fond. Cette omission a servi la campagne de désinformation qui a été menée pour accréditer les thèses de la France, les solutions de sortie de crise qu’elle a fait cautionner à Marcoussis et pour conforter ceux qui les supportent. Parmi eux figurent les dirigeants africains et l’Union africaine qui se sont ralliés à la résolution du Conseil de sécurité des Nations-Unies parrainée par la France pour sanctionner la Côte d’Ivoire. Ce ralliement empressé des Africains contre un des leurs contraste singulièrement avec leur attentisme au regard du Darfour. Dans cette région de l’ouest du Soudan, des centaines de milliers de nos frères noirs subissent les exactions et la politique de la terre brûlée des milices arabes Janjaweed à la solde du Soudan. En dépit de l’ampleur du désastre qui constitue de nos jours la plus grosse crise humanitaire de la planète et que le Congrès américain a qualifié de génocide, les dirigeants africains se sont bien gardés de presser le Conseil de sécurité pour des sanctions contre le gouvernement de Khartoum comme ils l’ont fait contre la Côte d’Ivoire.

La Côte d’Ivoire est la première puissance économique dans ce qui constitue le pré-carré français en Afrique noire. Elle est la première productrice de cacao du monde. Elle est une grande exportatrice de café, dispose de réserves de pétrole et contrôle une grande partie de la masse monétaire dans l’espace Uemoa. Les intérêts français en Côte d’Ivoire se chiffrent à des milliards de dollars. En dépit de l’«indépendance» que la France a octroyée à la Côte d’Ivoire en 1960, elle n’en continue pas moins de contrôler tous les leviers du pouvoir dans ce pays : l’économie, la banque, les finances, l’industrie, le commerce, le fret, le transport aérien, etc. Cette mainmise de la France sur les richesses de la Côte d’Ivoire n’est pas singulière à ce pays. Elle est présente dans toutes ses anciennes colonies d’Afrique noire et elle englobe le politique, la défense, le social et l’économique.

Au plan politique, l’alliance entre la France, les dirigeants et les membres des élites de ses anciennes colonies au détriment des citoyens ordinaires est une réalité qui a résisté au temps et aux courants politiques changeants. Un trait commun à presque tous les élus francophones est de mettre les intérêts de la France au-dessus de ceux de leurs peuples, de mettre à l’abri en France leurs avoirs, d’y prendre leur retraite et d’y mourir, quitte ensuite à retrouver le bercail pour y être inhumé. Cette osmose profonde entre la France et ses alliés africains donne à l’Hexagone des moyens de pression considérables sur ses partenaires. Quelques dirigeants francophones ont quelquefois rompu cet équilibre de la soumission. Laurent Gbagbo, le président ivoirien, a été le dernier à le faire. Jusqu’à présent, tous les leaders de l’arrière-cour africaine de la France qui ont eu l’outrecuidance de se rebeller contre le diktat que la France exerce sur ses anciennes colonies d’Afrique noire, ont eu à payer un prix très cher qu’il se soit agi de Sylvanus Olympio du Togo, de Sékou Touré de Guinée, de Modibo Keïta du Mali, de Thomas Sankara du Burkina Faso, etc., qui ont été éliminés physiquement ou écartés du pouvoir, excepté Sékou Touré. Dans le cas Gbagbo, seul le temps dira si les procédés d’hier sont toujours de mise.

En effet, la France a, de tout temps, utilisé le pouvoir indiscutable qu’elle exerce sur ses anciennes colonies d’Afrique noire pour les soumettre à une exploitation systématique. Au pillage économique s’ajoutent les manipulations politiques. Ceci a causé des dommages incalculables à l’avancement de ces pays et au devenir du continent. Au plus fort de la lutte contre l’apartheid, la France mit en exergue son soutien au régime minoritaire raciste d’Afrique du Sud, ostracisé par la quasi-totalité des membres de la communauté internationale, en s’appuyant sur la Côte d’Ivoire. Le défunt président ivoirien, Houphouët Boigny, établit des relations diplomatiques avec Pretoria et accorda des droits d’atterrissage à sa compagnie aérienne assiégée : la «South African Airways». Il reçut dans son fief de Yamoussoukro, en compagnie du président sénégalais d’alors, Léopold Sedar Senghor, le Premier ministre sud africain de l’époque, Vorster. La même stratégie fut appliquée durant la guerre de sécession du Biafra qui avait l’aval de la France.

De même, l’intransigeance de la France à supporter jusqu’au bout des hommes de l’engeance de Mobutu et de Habyarimana a constitué un facteur déterminant dans les événements qui ont conduit à la guerre civile en République démocratique du Congo et au génocide du Rwanda. L’influence de la France dans les pays de la zone franc et sa détermination à user de la force ou à sanctionner des coups d’Etat militaires lui ont également permis de maintenir au pouvoir, depuis près de trois décennies, des chefs d’Etat en totale rupture avec leurs peuples et leur époque tels que Bongo au Gabon, Eyadema au Togo, Biya au Cameroun ou Théodore Obiang Nguema en Guinée équatoriale. Au plan militaire, la France dispose de bases militaires sur le sol de ses anciennes colonies sans bourse délier. Les militaires français sont perçus comme des forces d’occupation par les citoyens de ces pays qui se gardent bien d’être dupés par l’astuce onusienne qui consiste à les déguiser, comme en Côte d’Ivoire, en forces d’interposition de la paix. Aux yeux du public, ils demeurent des forces d’occupation, dont la mission est de défendre les intérêts de la France et de ses citoyens. Au plan social, les attitudes n’ont pas changé. Les Français ont gardé une mentalité de colons, les dirigeants africains et la grande majorité des membres de l’élite se font les garants de cet ordre et les masses, en totale rupture avec ces deux camps siamois, mais impuissantes, sont enclines à des haines inter ethniques et à des affrontements meurtriers comme exutoire à leur déchéance, une désespérance qu’exploitent toujours opportunément des politiciens et des chefs de guerre pour se maintenir au pouvoir ou s’en saisir. Pour la première fois dans la crise ivoirienne, les laisser-pour-compte s’en sont pris aux intérêts français et à ses ressortissants, mettant fin du coup au tabou de leur invulnérabilité et à la peur qui le sous-tendait.

Sur le front économique, le Trésor français constitue le socle des politiques de développement des pays membres de la zone franc à travers le dispositif monétaire que représente le franc Cfa (Communauté franco-africaine). Le simple fait de garantir, à son profit, une convertibilité «limitée» à cette monnaie dans toutes ses transactions commerciales et financières avec les pays membres de la zone franc permet à la France de s’accaparer 65 % des réserves de change de ces pays. Depuis sa création au 19e siècle pour servir au mieux les intérêts français dans le cadre des structures fédérales de l’Aof et de l’Aef d’alors, le Cfa a résisté à l’usure du temps et a généré d’innombrables avantages. Il a notamment donné à la France les moyens de contrôler et d’orienter les économies de son empire, de résister à la bourrasque de la grande crise économique du début des années 30 et d’aider le général de Gaulle à financer sa résistance. Il continue d’ouvrir à la métropole de vastes débouchés pour ses exportations, en même temps que les zones concernées sont restées des sources d’approvisionnement en matières premières bon marché.

Mais de tous les maux engendrés par la mise en coupe réglée des économies des pays de la zone franc par les Français, le plus désastreux est la fuite massive des capitaux. Elle trouve son explication dans le service de la dette due à la France, dans l’adjudication à des firmes françaises d’une part importante des contrats de biens et services financés par des prêts contractés auprès des institutions financières internationales (Ifi) par les pays, dans le libre transfert des bénéfices engrangés et jamais réinvestis, dans les réserves de change du compte spécial, dans le détournement des recettes d’exportation, particulièrement celles du pétrole, dans les opérations spéculatives et illicites et dans la propension des élites à placer leurs avoirs à l’étranger. Sur ce sujet, on se souviendra d’une fameuse déclaration télévisée de Houphouët Boigny dans laquelle il proclamait «qu’il fallait qu’un dirigeant africain soit fou pour garder sa fortune en Afrique».

Consécutivement aux mesures de contrôle du mouvement des capitaux instituées par la France en 1993, ces capitaux exilés qui saignent à blanc les économies sont exclusivement canalisés sur ce pays. De surcroît, ce sont ces capitaux exilés qui alimentent les nouveaux prêts que la France et ses banques accordent aux pays de la zone franc dans un processus connu sous les termes anglo-saxons de «round-tipping» ou «back-to-back loans», ce qui ne fait qu’accentuer, au fil du temps, le dépouillement des pays bénéficiaires de ces prêts. Lorsqu’il était chef de file de l’opposition au Sénégal, Abdoulaye Wade avait coutume de dire avec indignation «qu’un franc Cfa créé le matin à Dakar dormait le soir à Paris». Depuis son accession au pouvoir, il semble s’être singulièrement accommodé du système.

Les banques centrales (Bceao & Beac), dans la gestion desquelles la France jouit d’un droit de veto, constituent les relais africains du Trésor français. Les dirigeants de ces institutions se flattent de mettre à leur actif des taux faibles d’inflation comme si la stabilité des prix pouvait constituer une panacée crédible dans des pays frappés par une demande atrophiée. Ils eussent mieux jouer leur rôle en procédant à une relance de la demande grâce à des injections massives de liquidités à taux d’intérêt réduits, et en recommandant à leurs Etats membres de procéder à des réductions d’impôts et des abaissements fiscaux ciblés. Pour accroître les échanges inter-communautaires, ils eussent dû faire réformer le régime du taux de change fixe et uniforme du franc Cfa, en faisant instituer un Système monétaire ouest africain qui fonctionnerait sur le modèle de l’ancien Système monétaire européen (Sme), avec un taux de change différencié pour chaque Etat membre, un cours pivot de référence et un mécanisme d’appréciation et de dépréciation des cours des monnaies en fonction de critères spécifiques.

Ces dispositions auraient été complétées par des politiques d’incitation au rapatriement des capitaux exilés, la mise en place d’un contrôle du mouvement des capitaux pour contenir leur fuite, et le recouvrement des réserves de change. Telles sont, en substance, les réformes qu’il convenait d’entreprendre pour une relance économique et de créations d’emplois à la place de celles adaptées depuis 1994 : dévaluation dévastatrice de 100 % du franc Cfa, abrogation de la convertibilité entre le Cfa d’Afrique de l’Ouest et celui d’Afrique Centrale, loyer élevé de l’argent, raréfaction de la monnaie en circulation, prévalence du court terme (crédits de consommation) sur le long terme (crédits d’investissement) dans les programmes de prêts des banques commerciales et maintien du taux de change fixe du franc Cfa qui constitue une véritable ineptie dans le contexte d’un système monétaire international dominé par l’adoption de taux de change flottants depuis l’effondrement, au début des années 1970, du régime des taux de change fixes issu des accords de Bretton Woods.

Rien d’étonnant, alors, que l’on assiste à une exploitation éhontée des pays de la zone franc, laquelle débouche sur une paupérisation qui va s’aggravant au fil du temps. Pour s’en convaincre, il n’est que de se reporter aux pratiques bancaires et au noyautage du secteur privé par les entreprises françaises. En effet, les banques commerciales françaises jouissent d’un quasi-monopole, prêtent à des taux prohibitifs qui confinent plus à l’usure qu’aux normes généralement observées dans le reste du monde et prélèvent des commissions qui tiennent de l’extorsion, cependant que, dans le secteur privé, les entreprises françaises bénéficient de facilités de financements sous forme de réescompte et de subventions et qu’elles jouissent de parts de marché protégées. Il est utopique, dans ces conditions, d’espérer voir émerger un secteur privé local concurrentiel et dynamique, créateur de richesse et d’emplois, mais aussi, propre à libérer la créativité et la flexibilité dans le cadre d’une économie mondiale en perpétuelle mutation.

Le choc de toutes ces pesanteurs s’est fait ressentir d’une manière dramatique en Côte d’Ivoire, le pays phare de la zone franc qui avait adopté le libéralisme économique comme stratégie de développement économique. Le pays connut une période de croissance économique soutenue par une consommation massive de biens et services importés et financés par des dettes. Le pays n’eut aucun mal à s’acquitter du service de ces dettes tant que les cours du café et du cacao allèrent crescendo durant les années fastes de l’Occident connue sous le vocable «les trente glorieuses». Quand cette période qui débuta en 1950, prit fin et qu’une croissance dépressive prit le relais à compter de 1974 à nos jours, les cours des matières premières se mirent à dégringoler et le vernis de ce qui fut décrit comme le miracle ivoirien se mit à craquer. Du marasme économique naquirent l’instabilité politique, des mutineries, des coups d’Etat militaires, la naissance du concept d’«ivoirité», la stigmatisation des travailleurs émigrés (dont le labeur dans les plantations a fait naguère la richesse du pays), un conflit armé, les assassinats politiques, les escadrons de la mort, une partition virtuelle du pays entre nord et sud, les discours ultra nationalistes, les dérives fascistes, les échauffourées entre les armées ivoirienne et française et leur lot de morts, particulièrement dans les rangs des civils, etc. Pire, le rôle central que joue la Côte d’Ivoire dans le dispositif politico-économique du pré-carré de la France en Afrique de l’Ouest peut faire craindre un effet de dominos qui entraînerait dans la tourmente tous les pays de la sous-région si les différents acteurs du drame ivoirien devaient perdre le contrôle des événements.

Face à un tel risque, il est temps de réagir pour nous débarrasser progressivement des carcans qui nous entravent si lourdement. Il faut, pour cela, qu’une volonté politique soit clairement affichée par nos dirigeants. Un grand pas serait déjà franchi si nous parvenions à nous libérer de la tutelle du franc Cfa. A cet égard, l’histoire nous enseigne que d’autres choix de politique monétaire peuvent être opérés comme l’ont prouvé, au lendemain des indépendances, des pays comme l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, le Laos, le Vietnam, le Cambodge, Madagascar, la Guinée et la Mauritanie. Le Mali avait également décroché de la zone franc pour ensuite se raviser en la réintégrant à nouveau.

A ce sujet, nous devons nous persuader une fois pour toutes que seules les structures fédérales des ex-Aof et Aef pouvaient justifier l’existence du Cfa. Hors de ce contexte et loin de constituer une monnaie au service du développement, il ne devient rien d’autre qu’un outil politique habilement exploité par la France et ses affidés. En nous débarrassant de cette monnaie, l’on contribue déjà, dans une large part, à «décoloniser» les mentalités.

En ce qui concerne les bases militaires, les pays qui disposent d’une position stratégique importante doivent considérer cet atout comme un actif national à louer et non à céder gratuitement. Il serait utile de rappeler à ces pays que les Etats-Unis décaissaient jusqu’à un milliard de dollars par an pour avoir le privilège d’installer des bases militaires aux Philippines et ce, jusqu’au jour où les Philippins décidèrent qu’ils préféraient leur souveraineté nationale aux billets verts et invitèrent les Américains à plier bagages.

S’agissant du politique, de l’économique et du sécuritaire, il serait grand temps que les pays de la zone franc privilégient une approche régionale au sein de la Cedeao, l’institution désignée par l’Ua pour mener à bien les politiques d’intégration en Afrique de l’ouest. Un tel choix nécessiterait de se débarrasser des clivages artificiels entre anglophones et francophones et de la duplication d’institutions telle que l’Uemoa. En tout état de cause, dans l’ère de la mondialisation, les stratégies de développement, de coordination et d’harmonisation des politiques économiques, financières, sociales et sécuritaires sont de plus en plus articulées au niveau régional. Cette approche est encore plus indispensable aux pays sous forte dépendance comme les nôtres. Il y a donc un effort gigantesque à entreprendre par tous les protagonistes. C’est le prix à payer pour s’affranchir et pour éviter que le désespoir ne suscite des foyers d’incendie qui, de proche en proche, pourraient, en se généralisant, gagner tous les pays de la région.

Sanou MBAYE Economiste, ancien haut fonctionnaire de la Bad

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