L’emprise des marchés des capitaux a commencé au début des années 1970 avec l’abolition par le président américain Richard Nixon du régime des taux de change fixes et l’adoption du dollar comme étalon et monnaie de réserve mondiale. A partir de cet instant, la création monétaire a été totalement assujettie au volume des crédits accordés aux Etats, aux banques, aux entreprises, aux ménages et aux individus. L’effondrement de l’empire soviétique et les percées réalisées dans les technologies de l’information et de la communication ont contribué à parachever le triomphe de la doctrine néo-libérale et sa mondialisation au détriment de la souveraineté des états. En déterminant les règles du jeu économique et social à l’échelle planétaire, le marché s’est ainsi imposé.

C’est dans le contexte ainsi crée que se sont développées une croissance accélérée des liquidités internationales et une économie mondiale d’endettement. Le volume des transactions journalières sur les marchés financiers a atteint des niveaux astronomiques, se chiffrant à des milliers de milliards de dollars dans des opérations de fusions, d’acquisitions et de produits dérivés. Une part importante de cette panoplie d’activités est de nature spéculative ayant pour finalité de protéger et en même temps d’enrichir les détenteurs de capitaux que sont les banques, les compagnies d’assurance, les fonds de retraite et les multinationales. L’économie post industrielle est, en permanence, à la recherche de percées technologiques et scientifiques. En effet, dans l’ère de la mondialisation, la richesse est générée en très grande partie par les services industries. Les travailleurs, quant à eux, sont réduits, dans leur grande majorité, à l’état de galériens taillables et corvéables à merci. Le système est générateur de pauvreté, d’injustice, d’iniquité et d’insécurité. La soumission à un tel système est exclue, particulièrement pour les pays d’Afrique subsaharienne (cf. les arguments développés dans mon article intitulé : «Dans le piège de la mondialisation» paru en février/mars 2005 dans la revue Manière de voir publiée par le Monde diplomatique).

Il ne peut donc être question que de résistance au néo-libéralisme. Mais avant d’aborder les formes que pourrait revêtir une telle résistance, il serait instructif de passer sommairement en revue les expériences actuellement entreprises par certains pays ou groupes de pays dans leur lutte acharnée contre le système.

Il y a eu d’abord les pays d’Asie. Après les crises monétaires des années 1997 et 1998 qui ont ébranlé leurs économies, les pays d’Asie ont commencé à accumuler de larges quantités de réserve de change pour ne plus jamais avoir à se plier au diktat du FMI. Cette institution tient sa puissance de son statut de chef du cartel des prêteurs multinationaux et des pays riches de l’OCDE qui ne consentent à allouer des fonds à un pays emprunteur qu’avec l’accord préalable du FMI.

Il y a aussi l’Argentine. En 2001, ce pays se déclara être dans l’incapacité de payer le service et l’amortissement de 100 milliards de dollars de dettes et refusa de mettre en place les recettes de sortie de crise imposées par le FMI (augmentation des taux d’intérêt et des prix des services publics, austérité budgétaire et le maintien destructeur de l’ancrage du peso argentin au dollar). Mieux, en 2003, l’Argentine osa braver tous les interdits en refusant tout bonnement d’honorer ses dettes vis-à-vis du FMI. Une sortie massive de capitaux en guise de représailles par les bailleurs de fonds, y compris la Banque mondiale, aggrava la crise que connaissait le pays. Mais, le président argentin, Nestor Kirchner, un pur produit de l’aile gauche du parti péroniste, tint bon. Le résultat fut que le pays commença à connaître une reprise économique rapide et robuste en recourant à sa propre stratégie de sortie de crise, c’est-à-dire en prenant le contre-pied de toutes les recommandations exigées par le FMI.

Quant au Vietnam, il a subi, jusqu’en 1995, un embargo commercial sur le plus grand marché mondial, celui des Etats-Unis. Il est, de surcroît, exclu des institutions internationales telles que l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et ne peut pas emprunter auprès du FMI et de la Banque mondiale. Pis, aux yeux des néo-libéraux, il commet le sacrilège suprême en érigeant des barrières contre le commerce international (commerce d’Etat, taxes à l’importation et restrictions quantitatives). En dépit de tout ce qu’un bon néo-libéral considérerait comme des handicaps insurmontables, le Vietnam a vu sa pauvreté baisser de façon spectaculaire.

S’agissant du Venezuela, le président Hugo Chavez, a mis en place des politiques économiques novatrices et audacieuses au service des intérêts de son pays. Il a fait adhérer son pays au Mercosur qui regroupe l’Argentine, le Brésil, le Chili, l’Uruguay et le Paraguay. Mieux, il a fait sienne la vision de Simón Bolívar pour la création d’une confédération panaméricaine. Faisant du pétrole l’instrument de sa révolution bolivarienne, Hugo Chavez contribue à alléger la dette de ses voisins argentins et équatoriens, à forger une alliance énergétique avec le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et dix pays d’Amérique centrale et des Caraïbes, et à proposer un rapprochement stratégique aux pays andins. Cela a contribué à lui valoir le support de la majorité de ses concitoyens pour faire face aux menées subversives entreprises par une opposition et par une presse encouragées et soutenues par Washington, à seule fin de le déstabiliser et de l’éloigner du pouvoir.

Ce que ces exemples démontrent, c’est que les pays doivent d’abord compter sur eux-mêmes avant de recourir aux stéréotypes extérieurs pour déterminer leurs stratégies de développement.

Ce que nous inspire ces expériences c’est que le développement du continent ne se fera pas par délégation de pouvoirs. Les Noirs ne peuvent faire l’économie d’une série de ruptures pour résister au néo-libéralisme.

Première rupture : avec près de sept siècles d’assujettissement, assortie d’une analyse critique du passé et d’une restitution de la vérité historique sur le rôle joué par les dirigeants et les élites noirs dans l’asservissement de leurs peuples en tant qu’intermédiaires et collaborateurs du capitalisme international tout au long des périodes sombres de leur histoire – les années de plomb de l’esclavage et du colonialisme et les quatre décennies de cauchemar des post – indépendances. C’est un préalable d’une nécessité absolue aux changements radicaux de mentalité et de comportement sans lesquels aucun progrès, dans quelque domaine que ce soit, n’est envisageable pour les populations noires d’Afrique et d’ailleurs.

Deuxième rupture : avec la coopération paternaliste affichée par l’Occident et avec les politiques et les stratégies de développement des institutions de Bretton Woods.

Pour mener à bien ces ruptures, les africains doivent s’en donner les moyens par la gestion rigoureuse de leurs ressources. Il faut rappeler à cet égard que les Etats-Unis importent journellement d’Afrique de l’ouest 1,5 million de barils de pétrole, soit autant que d’Arabie Saoudite. Selon le département américain de l’Energie, au cours de cette décennie, les importations américaines de pétrole d’Afrique atteindront 770 millions de barils/an, et ce, pour deux raisons : l’exploitation ira s’intensifiant sur l’ensemble du Golfe de Guinée tandis que parallèlement les pays producteurs de pétrole en guerre, comme ce fut le cas de l’Angola et maintenant du Soudan, connaîtront un retour à la paix négociée par les Etats-Unis. En conséquence de quoi, les producteurs de pétrole de l’Afrique occidentale engrangeront quelque 200 milliards de dollars au cours de la décennie qui s’annonce, soit plus de 10 fois les sommes allouées chaque année par les pays occidentaux à l’industrie de l’«aide » dans la région. Ces projections de recettes étaient basées sur un prix du baril de l’ordre de 20 dollars. Maintenant qu’il se situe aux environs de 60 dollars et probablement de manière durable en raison de la forte demande provenant du Japon, de la Chine et de l’Inde, ce sont à des projections de revenus de 600 milliards de dollars qu’il faut s’attendre.

Le FMI et la Banque mondiale doivent répondre de leurs agissements en Afrique sub-saharienne

Pour faire bon usage de leur pétrole, les pays africains doivent rompre avec la division internationale du travail qui ne leur assigne que le rôle de producteurs de matières premières depuis des temps immémoriaux. Leur accession à l’ « indépendance » n’y a rien changé. Il faut rappeler, à cet égard, qu’aucun pays d’Afrique Noire, à l’exception notable de l’Afrique du Sud et du Zimbabwe, naguère administrés par des gouvernements à minorité blanche, n’était autorisé à lever des fonds sur les marchés des capitaux internationaux au début de leurs indépendances dans les années 1960. Les marchés des capitaux nationaux n’existaient pas davantage. Ces pays n’ont alors eu d’autre choix que de sous-traiter leur développement avec le FMI et la Banque Mondiale.

D’où l’intérêt d’une confédération panafricaine pour la gestion des matières premières, dont le pétrole constituerait la principale composante, ce qui aurait pour résultat un moindre assujettissement au FMI et à la Banque mondiale, dont il n’est pas inutile de rappeler brièvement le caractère léonin des méthodes.

Ces institutions ont jusqu’ici identifié, évalué, approuvé et financé les projets et les programmes qui étaient censés développer les pays africains. Elles ont supervisé et entériné le recrutement des consultants qui ont mené les études y afférentes. Elles ont recruté le personnel expatrié impliqué dans les phases de mise en oeuvre. Elles ont défini les procédures d’appel d’offres et approuvé tous les contrats qui en ont résulté. Pendant la réalisation des projets, elles ont mené des missions périodiques de supervision et rédigé des rapports trimestriels sur leur progression. Ces mesures de suivi ont été complétées par des rapports d’audits annuels confiés à des auditeurs externes, auxquels se sont ajoutés ceux rédigés par les auditeurs internes des institutions. Malgré toute cette batterie de procédures au demeurant fort coûteuses, la grande majorité des projets financés en Afrique noire n’a pas atteint, selon les estimations mêmes de la Banque Mondiale, les objectifs initialement fixés. En clair, l’absence de matérialisation des revenus et des profits projetés se traduit par l’incapacité des emprunteurs à rembourser leurs dettes. Ils sont, de ce fait, contraints à recourir à d’autres emprunts, alourdissant ainsi leurs charges budgétaires, et accentuant par la même occasion leur appauvrissement. Par exemple, le taux de croissance par tête d’habitant s’élevait entre 1965 et 1998 à : -0,8 en Côte d’Ivoire et au Ghana ; -0,1 en Guinée-Bissau ; -2 en Zambie ; 0 au Nigeria ; -0,4 au Sénégal ; -2,5 au Niger ; -3,8 en RDC.

Pourquoi cet échec ? Les prêteurs multilatéraux ont préconisé une stratégie de développement basée sur la théorie des avantages comparés et d’une libéralisation économique effrénée. L’Afrique a dû ouvrir ses marchés tout en se cantonnant à ne produire que des matières premières. La théorie laissait entendre qu’avec ses recettes d’exportation, elle serait en mesure de se développer en investissant dans les secteurs clefs de l’éducation, de la santé, de l’habitat, de la production alimentaire et de l’industrie. Cette vision s’est révélée fausse. Les cours des matières premières n’ont, en effet, cessé de baisser durant ces quatre dernières décennies, tandis que ceux des produits manufacturés importés par la région ont crû en permanence.

Cet échec était d’autant plus prévisible que les politiques prônées par le FMI et la Banque mondiale pour le développement de l’Afrique contrastaient singulièrement avec celles adoptées par les pays développés. Ces pays ont en effet protégé et subventionné leurs productions nationales au cours des premières phases de leur développement. Ils continuent de recourir aux mêmes méthodes chaque fois que leurs intérêts nationaux sont en jeu.

Selon une étude publiée en 2003*, durant toute la phase préliminaire de leur développement, les Etats-Unis, les Etats membres de l’Union Européenne et les pays d’Asie de l’Est ont tous réglementé les investissements étrangers et mis en place des systèmes de contrôle des mouvements des capitaux. Les partenariats avec les entreprises étrangères ont été élaborés pour favoriser les transferts de technologies et la formation afin d’ajouter de la valeur à la production locale et créer pour les producteurs locaux les conditions requises pour faire face à la concurrence. Ce n’est pas un hasard si des pays comme la Chine, l’Inde et la Malaisie ont mieux absorbé les chocs de la mondialisation. Ils ont refusé de se laisser imposer les recettes néolibérales des institutions de Bretton Woods.

Il ressort de ce qui précède que la voie choisie par le FMI et la Banque Mondiale et leurs commanditaires occidentaux, au premier rang desquels se trouve l’Amérique, pour traiter les problèmes de l’Afrique sub-Saharienne constitue, au mieux, une preuve d’incompétence et, au pire, ce qui est plus vraisemblable, une volonté inavouée de placer les pays d’Afrique noire sous domination.

Quelque soit le cas de figure, il ne faut pas perdre de vue que l’octroi de crédits obéit à des règles internationales. Les institutions financières qui les outrepassent doivent assumer leurs responsabilités. Le FMI et la Banque mondiale doivent répondre de leurs agissements en Afrique sub-saharienne. Ainsi, le refus d’honorer les dettes injustifiées qu’ils ont fait contracter à l’Afrique serait conforme à la logique économique et à la loi internationale. Au demeurant, les accords de prêt prévoient une clause d’arbitrage en cas de litige. Celle-ci doit être invoquée.

Pour sortir du piège, les africains ont besoin de s’approprier et de formuler leurs propres stratégies de développement en usant de l’argent du pétrole pour s’affranchir du carcan qui les étouffe. Une appropriation locale des stratégies de développement pourrait être initiée et gérée par une structure panafricaine dont la création passe par :

  • Une volonté politique réelle pour une intégration politique et économique des états et l’effacement des frontières artificielles ;
  • Une réforme des mentalités et des attitudes. Il convient d’éduquer pour susciter l’émergence d’un esprit communautaire fondé sur la compréhension des coûts et bénéfices d’une coopération et d’une intégration nécessitant un abandon partiel ou total des souverainetés nationales au profit des autorités régionales chaque fois que des solutions régionales sont requises pour résoudre des problèmes spécifiques. C’est le cas quand il s’agit de la nécessité de donner une priorité absolue à la création d’une zone de libre échange pour faire du commerce intra-régional le premier levier de croissance économique pour le développement de la région (cf. graphique en Annexe) ;
  • Un fonctionnement sans heurts des mécanismes de paiement et de compensation ;
  • Une mise en place d’institutions adéquates tant au niveau national qu’au niveau régional ;
  • Une consolidation des processus démocratiques ;
  • Une mise en place de fonds structuraux régionaux pour des politiques adéquates de mise à niveau des économies africaines ;
  • Une réforme de la notion d’ « aide » et sa réallocation pour budgétiser les fonds structuraux des politiques de mise à niveau des économies africaines en vue de leur intégration ;
  • Des politiques coordonnées d’intégration économique
  • Un recours à l’accord de sauvegarde de l’OMC. La mesure de sauvegarde est une mesure temporaire, destinée à aider les producteurs nationaux à s’adapter à la concurrence venant des importations. Il importe de mentionner que les pays industrialisés n’ont jamais cessé d’avoir recours à cet accord pour se protéger de la concurrence extérieure tout en transformant l’Afrique et les autres pays pauvres en aires de décharge pour leurs surplus lourdement subventionnés.
  • Une mise en place de mesures de contrôle pour juguler la fuite des capitaux et celle des cerveaux
  • Des politiques de subventions pour les secteurs de l’éducation, de la santé, de la production vivrière, de l’industrie
  • Un appui au commerce régional et à l’exportation
  • Une réduction des surfaces consacrées aux cultures de rente
  • Un avis juridique d’un panel de juristes internationaux sur le bien-fondé des dettes contractées auprès du FMI et de la Banque mondiale, et l’inscription de la question à l’ordre du jour de l’Assemblée générale des Nations Unies dans le but d’obtenir le gel des remboursements pendant le déroulement des procédures d’arbitrage ;
  • Un recours par voie législative pour faire recapitaliser les sociétés publiques bradées au secteur privé au profit des investisseurs nationaux pour favoriser le retour des capitaux exilés

Se créer une identité panafricaine par l’adoption de ces mesures est la seule thérapeutique laissée aux Noirs pour se guérir de leur statut de « damnés de la terre » qu’illustrent si bien les images de détresse et de mort que véhiculent les médias, qu’il s’agisse des déshérités d’Afrique ou des laissés-pour-compte de la Nouvelle- Orléans après le passage du cyclone Katrina pour ne citer que ces exemples. Pour les victimes de Katrina qui sont en majorité des Noirs, il est bon de rappeler que c’est d’abord le Cuba de Fidel Castro qui leur a proposé des soins médicaux gratuits, puis, le Venezuela de Chavez qui va leur fournir cet hiver du fuel à bon marché. A cet égard, il est regrettable de constater qu’aucun pays africain producteur de pétrole n’a eu à offrir son concours, ce qui n’eût pas été le cas si une structure panafricaine telle que définie plus haut avait pu voir le jour.

(présentation faite par l’auteur au colloque des « Amis du Monde Diplomatique/section sénégalaise » tenu à Dakar les 14 & 15 Décembre 2005 à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar en présence d’Ignacio Ramonet et de Anne-Cécile Robert, respectivement Directeur et Rédactrice du Monde Diplomatique)

*Le Programme des Pays du Nord sur l’Investissement à l’OMC : Faites ce que nous disons, pas ce que nous avons fait par Ha-Joon Chang (Université de Cambridge) et Duncan Green (CAFOD) South Centre/CAFOD, Juin 2003 Article

Annexe

Pièces Jointes

Faites ce que nous disons, pas ce que nous avons fait par Ha-Joon Chang (Université de Cambridge) et Duncan Green (CAFOD) South Centre/CAFOD
Titre: Faites ce que nous disons, pas ce que nous avons fait par Ha-Joon Chang (Université de Cambridge) et Duncan Green (CAFOD) South Centre/CAFOD (378 clics)
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