Le désir d’une union politique, économique et monétaire des peuples d’Afrique est né au 19ème siècle aux Etats Unis au sein des membres de la diaspora noire donnant ainsi naissance au mouvement panafricain. Il s’est, à tel point, ancré dans la conscience collective des masses africaines que tous les dirigeants du continent l’ont placé par conviction ou par opportunisme, au premier rang de leur agenda politique. Il s’inscrit comme une thérapie contre les humiliations subies depuis des temps immémoriaux. Malheureusement, les résultats enregistrés jusqu’ici dans la voie de l’unité ne sont pas à la mesure des espoirs suscités par le projet.

Les raisons des échecs notés à cet égard tiennent de causes externes et internes.

Causes externes

Durant toute la phase préliminaire de leur développement, les Etats-Unis, les Etats membres de l’Union européenne et les pays d’Asie de l’Est ont tous réglementé les investissements étrangers et mis en place des systèmes de contrôle des mouvements de capitaux. Les partenariats avec les entreprises étrangères ont été élaborés pour favoriser les transferts de technologies et la formation. Au 19ème siècle, les Etats-Unis allèrent jusqu’à interdire aux entreprises qui s’installaient sur le sol américain de recourir à des expatriés, mais de former sur place le personnel dont elles avaient besoin.

Ces mêmes pays ont subventionné leurs industries et leurs agriculteurs faussant les règles du commerce international, du développent des pays pauvres et d’une redistribution équitable des richesses du monde. Ils continuent de recourir aux mêmes méthodes chaque fois que leurs intérêts nationaux sont en jeu, pratiques à l’origine de l’échec des négociations commerciales de Doha sous les hospices de l’OMC. Cet échec, combiné à l’envolée des cours du pétrole et à celle des cours des métaux devrait constituer une opportunité historique pour l’Afrique de rompre avec le cycle destructeur de la mondialisation qui n’a de global que le nom. En effet, la mondialisation se caractérise par un mouvement massif de capitaux confinés principalement à l’intérieur des pays industrialisés. Les investissements directs étrangers en 2005 d’un montant global de 369,85 milliards de dollars sont allés pour les montants suivants à l’Amérique du nord : 241 (65,16%) ; l’Europe : 106,25 (28,73%) ; Asie/Océanie : 19,1 (5,17%) ; reste du monde : 3,5 (0,94%). Les marchés dits « émergeants » ne détiennent que 7% du montant total des valeurs boursières mondiales alors qu’ils représentent 45% de la production mondiale de biens et services et 85% de la population du globe.

Les laissés pour compte : les pays africains demeurent, quant à eux, livrés aux fourches caudines des institutions de Bretton Woods qui les soumirent aux odieux programmes d’ajustement structurel (PAS), i.e. les privatisations, ou plus précisément la liquidation des actifs publics, la dérégulation du mouvement des capitaux, la suppression des subventions, l’austérité budgétaire, les taux d’intérêt élevés, la demande restreinte à la consommation de biens importés, l’absence d’investissements productifs. Une stratégie qui a fini par transformer l’Afrique en «continent ghetto» servant d’aires de décharge pour les produits agricoles lourdement subventionnés et les produits manufacturés obsolètes et surfacturés des pays occidentaux. Autres conséquences désastreuses de ces politiques: un endettement colossal, une fuite massive des capitaux et des cerveaux et une pauvreté abjecte que ces mêmes institutions ont transformée en « industrie » avec leur programme de réduction de cette pauvreté qu’elles ont elles-mêmes généré. La lutte contre la pauvreté par des programmes additionnels de prêts est un subterfuge. C’est en s’attaquant aux dysfonctionnements des structures de production, de commercialisation et de répartition inégale des richesses du monde que l’on pourra venir à bout de la pauvreté qu’ils génèrent. Ce n’est pas un hasard si des pays comme la Chine, l’Inde et la Malaisie ont mieux absorbé les chocs de la mondialisation. Ils ont refusé de se laisser imposer les recettes néo-libérales du FMI et de la Banque mondiale.

Causes internes

Elles tiennent à :

  • une absence de motivation réelle et de volonté politique de la part des dirigeants Africains ;
  • une désinvolture de ces mêmes dirigeants qui signent entre eux des accords auxquels ils ne se sentent pas liés, et leur propension, en revanche, à signer et à honorer avec les pays industrialisés des engagements qui vont gravement à l’encontre des intérêts de leurs peuples ;
  • un manque de ressources et une absence de gestion budgétaire rigoureuse et unifiée ;
  • une fâcheuse tendance à embrasser des projets grandioses au lieu de recourir à une approche mesurée sur le long terme ;
  • l’absence de recours à des professionnels avérés dans le recrutement du personnel ;
  • une interférence permanente des anciennes puissances coloniales peu enclines à voir l’Afrique s’assigner un autre rôle que celui de pourvoyeuse de matières premières agricoles et de produits miniers dans la division internationale du travail.

La reconstruction de l’Afrique doit passer par une meilleure restructuration de l’Union Africaine

La dissolution de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) et son remplacement par l’Union Africaine (UA) devait signifier une rupture avec ce qui pouvait être considéré comme un « Club de Chefs d’Etat » où le rôle du Secrétaire Général était considérément réduit. De même devait être impérativement banni le comportement de la communauté internationale qui assigne à l’Afrique un destin synonyme d’exploitation et non de développement.L’UA s’est dotée des institutions que l’Europe a mis près d’un demi siècle à créer (Assemblée, Conseil Exécutif, Commission, Parlement, Conseil Economique, Social et Culturel, Court de justice, Institutions Financières, etc.). Elle se contente de plagier sans tenir compte des conditions et des réalités économiques et sociales qui ont présidé à la naissance de l’Europe. Elle ne tire pas profit des expériences de la stratégie des petits pas adoptée par l’Europe depuis la signature du traité de Rome en 1957 pour bâtir, étape après étape, une union douanière, un marché commun, une coopération monétaire fondée sur Le Système Monétaire Européen (SME), une monnaie unique, une Banque Centrale Européenne et un élargissement progressif de ses Etats Membres. Chaque étape ayant fait l’objet d’un traité qui en définissait les conditions préalables à remplir par chaque état membre pour être éligible. L’approche dans la recherche de l’unité africaine étant déjà faussée à la base, sa construction n’en sera que plus laborieuse. Il serait donc à notre sens plus judicieux d’aborder le programme différemment, en privilégiant, notamment, une stratégie s’appuyant sur :

  • Une définition claire des objectifs prioritaires visés et des bénéfices escomptés
  • un marché et des possibilités économiques étendus ;
  • des économies d’échelle et une plus grande compétitivité;
  • un pouvoir étendu de négociation ;
  • un volume d’échanges intra-régional accru générateur d’accumulation de richesse et de naissance d’une classe moyenne locale d’entrepreneurs ;
  • une plus grande compréhension entre les peuples du continent et la conviction que les diversités peuvent être source de richesse et non de confrontation ;
  • une plus grande solidarité et un sens aigu de l’organisation, de la méthode, de la responsabilité et du respect de l’ordre ;
  • l’instauration d’un climat durable de paix et de sécurité ;
  • la constitution d’un gouvernement des Etats-Unis d’Afrique, ultime étape du processus d’union.

La démonstration de la crédibilité politique de l’UA

Cette crédibilité ne s’acquerra qu’au vu de résultats tangibles en matière de progrès économiques et de croissance du niveau de vie des populations. Cela ne peut se faire sans une action combinée à tous les niveaux. Les conditions requises pour faire de cette nécessité une réalité incontournable dépendront :

  1. d’une motivation authentique et d’une volonté politique réelle de la part des dirigeants Africains ;
  2. des critères de sélection du personnel de l’organisation : le mérite, la compétence, l’honnêteté et l’indépendance d’esprit doivent être les seuls critères à retenir pour le recrutement de ceux qui seront chargés, à tous les niveaux, de la gestion de l’UA ;
  3. d’une implication de l’élite et des masses (Associations professionnelles, Syndicats, ONG, intellectuels, étudiants, mouvements de jeunesse, etc.) dans la formulation des politiques et des stratégies. Il serait opportun de mettre sur pied des «Clubs d’Union Panafricaine» au niveau du Continent et au sein des diasporas africaines et de les relier les uns aux autres ainsi qu’aux organisations régionales et au siège de l’UA grâce à la compilation d’un «Annuaire des panafricains» du continent et de ses diasporas et à un usage intensif de l’Internet à travers l’élaboration d’un «Blog» pour assurer la continuité des échanges, donner naissance à un esprit et à une identité communautaires ;
  4. d’une restructuration des groupements régionaux impliqués dans le processus de coopération et d’intégration économique en vue de donner la priorité, dans un premier temps, à l’accroissement du commerce intra-Africain.

Une approche graduelle de mise en place des institutions

S’il est vain de se contenter d’un plagiat pur et simple de l’expérience Européenne comme évoquée précédemment, il y a, cependant, matière à en tirer des leçons. Parmi celles-ci figure la nécessité de la mise en place graduelle des institutions qui doivent s’appuyer sur les structures régionales existantes et qui conduiront, à terme à une union économique et politique du continent. Il s’agit donc de ne mettre en place lesdites institutions qu’au fur et à mesure de leur nécessité.

La tache première de l’UA est l’éradication de la pauvreté et l’amélioration des niveau de vie des populations. Pour ce faire, les institutions ci-après devraient être immédiatement opérationnelles:

  1. une Organisation de Coopération Economique dont le but serait de démanteler les restrictions quantitatives qui affectent les échanges entre pays membres;
  2. une Union Africaine des Payements et des Chambres de Compensation pour financer le commerce intra-régional ;
  3. des Mécanismes de Régulation pour niveler les disparités économiques entre Etats Membres qui peuvent être sources de déséquilibres avec des conséquences migratoires dangereuses des populations des zones défavorisées vers les zones plus prospères.

Ces mesures seraient complétées par une Coopération Monétaire entre les états membres de l’UA. La première étape de cette coopération monétaire devrait reposer sur deux exigences : la nécessité absolue de relever le niveau des réserves de change des pays membres et la mise en place d’un «Système monétaire Africain» (SMA). Les éléments de base de ce SMA seraient au nombre de trois:

Une unité de compte de référence

Elle serait composée d’un panier de monnaies. Dans le Système Monétaire Européen (SME), cette unité de compte portait le nom d’Ecu. Au sein de l’UA il serait parfaitement plausible d’appeler cette unité de compte de référence le « Cauri ». Il serait constitué par des montants fixes de chacune des monnaies participantes. Le Cauri aurait donc un cours donné par rapport à chacune des monnaies des pays membres du SME. Ce serait par ailleurs une unité de compte, servant notamment à libeller le budget de l’UA et les budgets des organisations régionales. En revanche, le cauri ne serait pas un moyen de paiement et il n’aurait pas de cours légal.

Un Mécanisme de taux de change et d’intervention (MTC):

Il serait le noyau du système monétaire envisagé. Le MTC établirait un cours pivot de la monnaie de chaque pays membre par rapport au Cauri. Du cours d’une monnaie en Cauri, on pourrait déduire son cours dans chacune des autres monnaies participantes. Ces cours pourraient faire l’objet d’ajustements décidés d’un commun accord (dévaluation ou réévaluation). Autour de la grille de parités, formée par tous les taux de change bilatéraux, devraient se stabiliser les différents taux de change des monnaies participantes, sachant que les banques centrales s’engageraient à intervenir pour maintenir leur monnaie à l’intérieur d’une certaine marge de fluctuation, dont le niveau serait à décider. Il a évolué de 2,5% à 15% par exemple au sein du SME. Avant même que le pourcentage maximal de fluctuation autorisé fût atteint, le pays émetteur de la monnaie devrait agir. Lorsque le taux de change dépasserait, par exemple 75% de ce pourcentage maximal qui est un « indicateur de divergence », la monnaie serait considérée comme « divergente » et le pays devrait prendre des mesures correctives : relèvement des taux d’intérêt, resserrement de la politique budgétaire, soutien du taux de change, s’il s’agissait d’une divergence à la baisse; mesures inverses s’il s’agissait d’une hausse.

Un Fonds de Coopération Monétaire

Ses fonctions principales seraient :

  1. d’intervenir dans les marchés de devises ;
  2. d’effectuer les liquidations entre les banques centrales ;
  3. de gérer les facilités de crédit à court terme dont le but serait de financer les opérations de soutien d’une monnaie faisant partie de ce système monétaire ;
  4. de donner naissance à une culture de solidarité monétaire et budgétaire pour consolider le processus d’intégration économique et financière.

La mobilisation de ressources

Il importe de rappeler que l’Afrique dispose de 8% des réserves mondiales pétrolières connues. Les Etats-Unis à eux seuls importent d’Afrique de l’Ouest 1,5 million de barils/jour, soit autant que d’Arabie saoudite. Selon le département américain de l’Energie, au cours de cette décennie, les importations américaines de pétrole d’Afrique atteindront 770 millions de barils/an, et ce, pour deux raisons : l’exploitation ira s’intensifiant sur l’ensemble du Golfe de Guinée tandis que, parallèlement, les pays producteurs de pétrole en guerre, comme ce fut le cas de l’Angola et maintenant du Soudan, connaîtront un retour à la paix négociée par les Etats-Unis. En conséquence de quoi, les producteurs de pétrole de l’Afrique occidentale engrangeront quelque 200 milliards de dollars au cours de la décennie qui s’annonce, soit plus de dix fois les sommes allouées chaque année par les pays occidentaux à l’industrie de l’«aide » dans la région. Ces projections de recettes étaient basées sur un prix du baril de l’ordre de 20 dollars. Maintenant qu’il se situe à plus de 60 dollars – et probablement de manière durable en raison de la forte demande provenant du Japon, de la Chine et de l’Inde – et des incertitudes qui pèsent sur le Moyen Orient -, c’est à des projections de revenus de 600 milliards de dollars ou plus qu’il faut s’attendre.

A cette manne, il convient d’ajouter les recettes d’exportation provenant des autres acheteurs du pétrole africain et celles engrangées à partir des autres transactions relatives à d’autres matières premières tel que par exemple le cobalt, le nickel et le cuivre dont les cours sont également en ascendance marquée.

D’où l’intérêt d’une «Confédération panafricaine pour la gestion des matières premières», bâtie sur le modèle de l’OPEP et dont le pétrole constituerait la principale composante. Cet organisme poursuivrait trois objectifs. Le premier objectif contribuerait à réguler les cours des matières premières qui n’ont cessé de faire l’objet de spéculation à la baisse tout au long de ces quatre dernières décennies. Le second objectif consisterait à rompre avec le néo-libéralisme prôné par les institutions de Bretton Woods et la coopération paternaliste affichée par les Occidentaux à l’égard de l’Afrique à seule fin de maintenir les pays du Continent sous domination « ad vitam aeternam ». Le troisième objectif serait de pourvoir l’UA et ses pays membres des ressources nécessaires pour construire leur unité économique, politique et monétaire, une entreprise coûteuse de longue haleine.

Du reste, une telle approche va dans le sens des tendances du temps dont l’objet est de mettre fin aux politiques d’exploration-production des pays occidentaux qui sont synonymes de pillage pur et simple. Au Venezuela, le président Hugo Chavez s’est réapproprié les richesses énergétiques de son pays pour mettre en place des politiques économiques novatrices et audacieuses au service des intérêts de son pays. Il a fait adhérer son pays au Mercosur qui regroupe l’Argentine, le Brésil, le Chili, l’Uruguay et le Paraguay. Mieux, il a fait sienne la vision de Simón Bolívar pour la création d’une confédération panaméricaine. Faisant du pétrole l’instrument de sa révolution bolivarienne, Hugo Chavez contribue à alléger la dette de ses voisins, à forger une alliance énergétique avec eux, à proposer un rapprochement stratégique aux pays andins et à contribuer à alléger l’embargo auquel les Etats-Unis soumettent Cuba depuis près d’un demi siècle. Evo Moralès, le nouveau président élu de Bolivie a nationalisé le secteur des hydrocarbures de son pays pour le bénéfice de ses administrés, en tout premier lieu les pauvres et les paysans sans terre. De même Vladimir Poutine use des sources d’énergie de la Russie comme outil politique et arme économique pour ressusciter le statut de grande puissance de son pays. L’Iran a financé sa révolution avec l’argent du pétrole et, depuis l’invasion de l’Irak par les forces américaines et britanniques, ce pays est devenu une puissance incontournable dans la géopolitique du Moyen Orient, n’en déplaisent aux Etats-Unis et à ses alliés européens et israéliens.

De même, la création, par l’entremise de l’UA, d’une « Confédération panafricaine pour la gestion des matières premières » donnerait à l’Afrique les moyens de s’affranchir de l’étau mortel dans lequel l’Occident l’a enfermé depuis plus d’un demi millénaire. La naissance d’une telle entité, qui travaillerait de concert avec les pays membres et les organisations régionales, exigerait un renouveau idéologique, une conception révisée de l’exercice du pouvoir, une nouvelle stratégie de développement, des réformes sociales et institutionnelles et l’amorce d’actions juridiques pour trouver des solutions aux contentieux en suspens entre l’Afrique et l’Occident comme ceux relatifs à la dette, aux liquidations des actifs publiques, à l’indemnisation des anciens combattants et aux réparations.

Renouveau idéologique

Un renouveau du panafricanisme comme idéologie et vecteur d’identification et d’unification de l’Afrique et de ses peuples passe par l’éducation des masses pour susciter l’émergence d’un esprit communautaire fondé sur la compréhension des coûts et bénéfices d’une coopération et d’une intégration nécessitant un abandon partiel ou total des souverainetés nationales au profit des autorités régionales chaque fois que des solutions régionales sont requises pour résoudre des problèmes spécifiques. C’est le cas quand il s’agit de la nécessité de donner une priorité absolue à la création d’une zone de libre échange et d’un marché commun pour faire du commerce intra régional le premier levier de croissance économique pour le développement de la région. Il existe un rapport entre les exportations intra-régionales et les exportations extra-régionales. Plus le volume des premières est supérieur aux secondes, plus la prospérité des pays qui composent une région est grande. Mesuré à cette aune, il n’y a rien de surprenant, qu’en dépit des richesses énormes que recèlent leurs sous-sols, les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique, minés par leurs divisions et l’alignement de d’une grande partie de leurs dirigeants sur les politiques des pays occidentaux, en dépit de leurs opinions publiques en majorité hostiles à une telle allégeance, soient les plus arriérés du monde (cf. Graphique ) ;

Une conception révisée de l’exercice du pouvoir

Parmi les causes réelles des problèmes que connaissent depuis des siècles, les populations africaines figurent au premier plan une conception erronée de l’exercice du pouvoir profondément enracinée dans nos us et coutumes. La preuve est faite que pour une grande majorité de dirigeants africains, le seul objectif qui vaille est l’enrichissement personnel en tant qu’intermédiaires et collaborateurs du capitalisme international. D’où la nécessité de l’émergence:

  • d’une nouvelle race de dirigeants pour qui l’exercice du pouvoir serait un sacerdoce ayant pour finalité le progrès, la prospérité, la sécurité et la justice sociale ;
  • d’une volonté politique réelle pour une intégration économique et politique des états qui conduirait à l’effacement des frontières artificielles héritées du dépeçage de l’Afrique intervenu le 26 février 1885 à la conférence de Berlin dans ce que le roi des belges, Léopold II, désignait par le « partage du gâteau africain ».

Une nouvelle stratégie de développement

Toute nouvelle stratégie de développement devrait reposer sur les axes suivants :

  • une volonté de faire front au marché en réglementant les investissements étrangers, en exigeant des entreprises étrangères l’élaboration de partenariats qui favorisent la formation et les transferts de technologies afin d’ajouter de la valeur à la production locale, et créer ainsi pour les producteurs locaux, les conditions requises pour faire face à la concurrence ;
  • La mise en place de mesures de contrôle des mouvements de capitaux pour contrecarrer la fuite massive des capitaux. Selon l’Agence des Nations Unies pour le Développement Industriel (ONUDI), chaque dollar qui entre dans la région génère en contrepartie une fuite des capitaux équivalente à 1,06 dollar dont 80 cents sont engendrés à partir des dettes contractées par les pays de la région. Rien d’étonnant donc à ce que les pays les plus pauvres du monde soient devenus des créditeurs nets par rapport au reste du monde, dès l’instant que le montant des capitaux détenus à l’étranger par les différents acteurs opérant en Afrique, dépasse le montant total des dettes accumulées par les pays concernés. Cela pose, au plan légal, le problème de la qualification de ces dettes considérées comme publiques alors qu’elles relèvent, en réalité de personnes morales et physiques. A qui donc, des populations africaines ou des vrais détenteurs des capitaux leur remboursement doit-il échoir ?
  • Une mise en place de fonds structuraux régionaux pour des politiques adéquates de mise à niveau et de diversification des économies africaines ;
  • Une réforme de la notion d’ « aide » qui n’est rien d’autre q’une « industrie » qui permet à l’Occident de faire des dirigeants de bon nombre de pays d’Afrique des otages maintenus sous perfusion pour survivre à seule fin de servir leurs intérêts. Pire, l’ « industrie de l’aide » permet également au FMI et à la Banque mondiale d’accumuler profits et réserves finançant des programmes de prêts qui n’étaient ni économiquement viables, ni financièrement justifiées. Les populations des pays africains et leurs descendants se trouvèrent ainsi saignées à blanc par le service et l’amortissement de dettes dont ils n’ont pas été les bénéficiaires ;
  • Un recours à l’accord de sauvegarde de l’OMC. La mesure de sauvegarde est une mesure temporaire, destinée à aider les producteurs nationaux à s’adapter à la concurrence venant des importations. Il importe de mentionner que les pays industrialisés n’ont jamais cessé d’avoir recours à cet accord pour se protéger de la concurrence extérieure tout en imposant à l’Afrique et aux autres pays pauvres l’ouverture de leurs marchés et l’élimination de leurs subventions;
  • Des politiques de subventions et de soutien pour les secteurs clefs de l’éducation, de la santé, de la production vivrière, de l’industrie, de l’habitat, de la recherche et du développement ;
  • Un appui au commerce régional, à l’exportation et aux petites et moyennes entreprises pour créer une classe moyenne locale, vecteur essentiel de tout processus de développement;

Réformes sociales et institutionnelles

Au plan social, l’Afrique a besoin de s’engager dans un processus de révolution socio-culturelle visant à une décolonisation radicale des attitudes et des mentalités des citoyens africains, particulièrement au niveau des dirigeants et des élites, pour passer de la soumission à la résistance. Cette mutation est vitale au panafricanisme s’il veut se renouveler et rejoindre le front du refus aux visées néo-impériales des Etats-Unis et de ses divers alliés.

Au plan institutionnel, les organisations régionales doivent être perçues comme les agences d’exécution des programmes d’intégration politique et économique de l’UA. Une restructuration de fond en comble de ces organisations est un préalable nécessaire au succès du projet d’union. Elle doit avoir pour but de réorienter leurs cultures corporatives, politiques, procédures, programmes et stratégies de recrutement du personnel pour les mettre en symbiose avec l’idéal panafricain.

Au niveau national, la priorité est à la réforme et à la modernisation des administrations, à la consolidation des processus démocratiques, à la lutte contre la corruption et à l’impression de l’idéal panafricain dans le tissu social et les programmes éducatifs.

Actions juridiques

Des siècles d’exploitation et d’abus ont laissé de nombreux contentieux pendants. C’est ainsi que :

  • L’UA doit commissionner un audit et un avis juridique à des cabinets internationaux. Cet exercice aurait deux objectifs. Le premier objectif serait de déterminer le montant réel de la dette. Cette nécessité s’impose quand on se rend compte que les pays africains n’ont pas la moindre idée de l’encours de leurs dettes et se contentent des chiffres avancés par leurs créditeurs. Le second objectif serait de statuer sur le bien-fondé des dettes contractées auprès du FMI et de la Banque mondiale. Il est utile de rappeler, à cet égard, qu’aucun pays d’Afrique noire, à l’exception notable de l’Afrique du Sud et du Zimbabwe, naguère administrés par des gouvernements à minorité blanche, n’était autorisé à lever des fonds sur les marchés des capitaux internationaux au début de leurs indépendances dans les années 1960. Les marchés des capitaux nationaux n’existaient pas davantage. Ces pays n’ont alors eu d’autre choix que de sous-traiter leur développement avec le FMI et la Banque Mondiale. Comme nous l’avons indiqué au paragraphe traitant des causes externes du degré d’arriération des pays d’Afrique, les stratégies de développement initiées par ces institutions dans les pays de la région constituent, au mieux, une preuve d’incompétence et, au pire, ce qui est plus probable, une volonté inavouée de placer les pays d’Afrique noire et leurs peuples sous domination. Quelque soit le cas de figure, il ne faut pas perdre de vue que l’octroi de crédits obéit à des règles internationales. Les institutions financières qui les outrepassent doivent assumer leurs responsabilités. Le FMI et la Banque mondiale doivent donc répondre de leurs agissements en Afrique. Ainsi, le refus d’honorer les dettes injustifiées qu’ils ont fait contracter à l’Afrique serait conforme à la logique économique et à la loi internationale. Au demeurant, les accords de prêt prévoient une clause d’arbitrage en cas de litige. Celle-ci doit être invoquée par l’UA au nom de ses états membres en vue de faire inscrire la question à l’ordre du jour de l’Assemblée générale des Nations Unies dans le but d’obtenir le gel des remboursements pendant le déroulement des procédures d’arbitrage. Il est opportun de rappeler à ce propos un précédent jurisprudentiel. A la fin du 19ème siècle, suite à la guerre hispano-américaine qui a débouché sur la saisie de l’île de Cuba par les Etats-Unis, ces derniers ont cru devoir s’affranchir des dettes alors dues par Cuba à l’Espagne, aux motifs que celles-ci, loin d’avoir été contractées dans l’intérêt du peuple cubain, n’ont, en réalité, servi qu’à financer son oppression par le gouvernement colonial espagnol ;
  • L’UA doit encourager ses Etats membres à promulguer des lois permettant de faire recapitaliser les sociétés publiques bradées aux firmes privées étrangères. Les actions à émettre devant être réservées aux investisseurs nationaux pour favoriser le retour des capitaux exilés et encourager l’esprit d’entreprise. Une option à ne pas exclure consisterait à re-nationaliser purement et simplement notre patrimoine dérobé ;
  • L’UA se doit également de se saisir du dossier des anciens combattants africains. Le Conseil d’Etat français a statué que tous les vétérans, qu’ils soient ressortissants français ou citoyens d’une ancienne colonie, ont les mêmes droits et doivent donc recevoir une pension d’un montant équivalent. L’alignement des pensions devait ainsi s’élever à environ 350 millions d’euros par an. Au lieu de cela, Mr Laurent Fabius, ministre socialiste de l’économie et des finances du gouvernement français d’alors décida que l’alignement des pensions africaines sur celles de la France viendrait perturber les économies des pays africains et s’abstint d’exécuter le jugement rendu par le Conseil d’Etat ;
  • L’UA doit aussi apporter son soutien politique aux mouvements de revendication de la réparation due aux peuples noirs pour les siècles d’esclavage et de travaux forcés auxquels l’Occident les a soumis. Sur cette question, l’ardeur des mêmes pays occidentaux à payer des réparations au peuple juif pour les exactions de l’holocauste n’a d’égale que leur refus catégorique de dédommager les Noirs des horreurs de l’esclavage, et des travaux forcés qu’ils leur ont fait subir des siècles durant et qui sont, en grande partie, à la source de la prospérité dont ils jouissent.

Conclusion

L’Afrique ne peut continuer à laisser l’Occident piller ses ressources sans bourse délier, y fomenter des désordres et s’en servir comme prétexte pour justifier le déploiement de ses forces militaires dans la région afin de perpétuer, en toute impunité, une politique d’occupation qui date déjà de plusieurs siècles en dépit des illusions d’indépendance politique nées il y a plus de quatre décennies.

Les pays du continent se doivent de divorcer d’avec le diktat des marchés pour rejoindre le camp de la résistance au capitalisme sauvage et belliqueux de la mondialisation et de ses adeptes, au premier rang desquels se trouvent les Etats-Unis. C’est au sein de l’UA, que les pays d’Afrique, groupés et solidaires, peuvent relever ce défi pour privilégier une politique de régionalisation devant mener à l’unification des pays du continent et à la naissance des Etats-Unis d’Afrique, seuls garants de leur indépendance et de leur capacité de peser sur les décisions du monde et non de les subir.

Sanou Mbaye

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