1er Annuaire Bolivarien d’Information du Venezuela (ABIVEN)

Initiative du Gouvernement du Venezuela

Contribution de Sanou MBAYE

Karl Marx prédisait l’étiolement progressif des Etats jusqu’à leur disparition ultime sous les coups de boutoir assenés par la dictature du prolétariat et l’avènement d’une société communiste idyllique. Il aurait été stupéfait de constater que sa prophétie sur la disparition du pouvoir des états allait se réaliser, non sous la bannière du communisme mais sous celle de la mondialisation du modèle ultra libéral Anglo-Américain. Il a fallu la combinaison de trois concours de circonstances pour rendre possible ce pied de nez de l’histoire.

La première de ces circonstances a consisté en l’abolition, par le président américain Richard Nixon, au début des années 1970 de l’étalon or et du régime des taux de change fixes issus des accords de Bretton Woods de Juillet 1944.

La seconde circonstance a tenu à l’invention de la puce électronique qui a conduit à une révolution dans les technologies de l’information et de la communication et au mariage de l’ordinateur et de la téléphonie.

La troisième circonstance relève de l’effondrement de l’ancien empire soviétique. Il n’a plus fallu alors que le zèle idéologique du président américain Ronald Reagan et de la première ministre britannique Margaret Thatcher pour faire triompher la nouvelle doctrine néolibérale et la mondialisation des marchés des capitaux au détriment de la souveraineté des Etats.

C’est dans le contexte ainsi créé que se sont développées une croissance accélérée des liquidités internationales et une économie mondiale d’endettement. Ces dettes servent, en grande partie, à financer des opérations spéculatives qui ont nom : fusions, acquisitions, produits dérivés, dépôts à court terme, etc. Cette panoplie d’activités enrichit une minorité. Quant à la majorité, elle se compose de galériens taillables et corvéables à merci. Le système est générateur de pauvreté, d’injustice, d’iniquité et d’insécurité.

Si aucune population dans le monde n’est à l’abri des méfaits de ce capitalisme anglo-américain, les populations noires n’en demeurent pas moins les plus grandes victimes 1. Aux Etats-Unis, un huitième des Noirs âgés de vingt cinq à trente quatre ans sont en prison tandis que trois ménages noirs américains sur cinq ont à leur tête une femme seule. Les images de dévastation du cyclone Katrina en Nouvelle- Orléans sont une autre illustration des laissés-pour-compte qu’ils sont. En Afrique noire même, le pourcentage de la population qui vit dans la pauvreté s’est accru de 41,6 pour cent en 1981 à 46,9 pour cent en 2001 passant de 164 millions à 316 millions d’âmes 2.

L’Occident a toujours estimé avoir un droit exclusif sur L’Afrique sub-saharienne depuis l’époque coloniale. Des siècles de lutte pour mettre fin au colonialisme et à l’apartheid n’ont pas changé cet état d’esprit. Au nom de la justice sociale, de la dignité et de la survie des peuples noirs la perpétuation d’un tel système doit être exclue. Il ne peut donc être question que de résistance à une mondialisation totalisante d’où l’homme noir est étranger et son habitat menacé. L’Afrique noire peut se donner les moyens de mettre fin à cette situation. Pour ce faire, les pays africains doivent mobiliser leurs ressources internes pour financer leur rupture avec le libéralisme débridé et biaisé de la mondialisation.

Mais avant d’aborder les formes que pourrait revêtir une telle résistance, il serait instructif de passer sommairement en revue les expériences actuellement entreprises par certains pays ou groupes de pays en Asie et en Amérique latine dans leur lutte acharnée contre ce système déshumanisant.

En Asie, des pays comme la Chine, l’Inde, le Vietnam et la Malaisie ont mieux absorbé les chocs de la mondialisation. Ils ont refusé de se laisser imposer les recettes néo-libérales des institutions de Bretton Woods. Ils y ont réussi en mettant en place un système économique et des mesures de sauvegarde élaborés et contrôlés par leurs gouvernements et dont le seul objectif a été de servir leurs propres intérêts en gardant le contrôle des actifs publics stratégiques, en se protégeant de la concurrence extérieure, en aidant les producteurs nationaux à s’adapter à cette concurrence et en donnant une priorité absolue aux investissements dans l’éducation, la recherche et les infrastructures.

En Amérique latine, prenons les exemples de l’Argentine et du Venezuela. En 2001, l’Argentine déclara être dans l’incapacité de payer le service et l’amortissement de 100 milliards de dollars de dettes et refusa de mettre en place les recettes de sortie de crise imposées par le FMI (augmentation des taux d’intérêt et des prix des services publics, austérité budgétaire et le maintien destructeur de l’ancrage du peso argentin au dollar). Mieux, en 2003, l’Argentine osa braver tous les interdits en refusant tout bonnement d’honorer ses dettes vis-à-vis du FMI. Une sortie massive de capitaux en guise de représailles par les bailleurs de fonds, y compris la Banquemondiale, aggrava la crise que connaissait le pays. Mais, le président argentin, Nestor Kirchner, un pur produit de l’aile gauche du parti péroniste, tint bon. Le FMI finit par céder. Les autorités argentines eurent recours à leur propre stratégie de sortie de crise Il s’ensuivit un redressement économique rapide et robuste.

S’agissant du Venezuela, le président Hugo Chavez a mis en place des politiques économiques novatrices et audacieuses au service des intérêts de son pays. Il a fait adhérer son pays au Mercosur qui regroupe l’Argentine, le Brésil, le Chili, l’Uruguay et le Paraguay. Mieux, il a fait sienne la vision de Simón Bolívar pour la création d’une confédération panaméricaine. Faisant du pétrole l’instrument de sa révolution bolivarienne, Hugo Chavez contribue à alléger la dette de ses voisins argentins et équatoriens et à forger une alliance énergétique avec plusieurs pays d’Amérique latine.

Une grande majorité des masses de cette région adhéra à la révolution populiste et socialiste Bolivarienne de Chavez. C’est ainsi qu’elle a élu dans des élections démocratiques des gouvernements de gauche au Nicaragua, au Brésil, en Argentine, en Equateur, en Uruguay, en Bolivie et au Chile.

Pour faire bon usage de leurs ressources, les pays africains doivent également rompre avec la division internationale du travail qui ne leur assigne que le rôle de producteurs de matières premières. D’où l’intérêt d’une confédération panafricaine pour la gestion de ces matières premières, un cartel dont le pétrole constituerait la principale composante.

Pour mener à bien une telle rupture, les pays africains doivent : s’embarquer dans un processus révolutionnaire de renouveau identitaire et idéologique ; adopter une conception révisée de l’exercice du pouvoir ; formuler une nouvelle stratégie de développement et résoudre les litiges en suspens, comme ceux relatifs à la dette et à la liquidation des actifs publics.

Renouveau identitaire et idéologique

Les centaines d’années de plomb qu’ont duré l’esclavage et le colonialisme ont affecté l’identité des Noirs. Simón Bolívar, le libérateur et l’unificateur des pays d’Amérique latine, est représenté sous les traits d’un blanc en dépit de son fort métissage noir. Certains brésiliens qui s’exilent aux Etats-Unis subissent le choc de leur vie quand ils sont identifiés aux Noirs. En Afrique la mode est à la décoloration de la peau. Le renouveau du pan-africanisme comme idéologie et vecteur d’identification et d’unification de l’Afrique et de ses peuples passe par l’éducation des masses pour qu’elles soient fières de leur négritude et la revendiquent au lieu de la rejeter.

Une conception révisée de l’exercice du pouvoir

Parmi les causes réelles des problèmes que connaissent depuis des siècles les populations africaines figurent, au premier plan, une conception erronée de l’exercice du pouvoir, profondément enracinée dans nos us et coutumes. Pour une grande majorité de dirigeants africains, le seul objectif qui vaille est l’enrichissement personnel en tant qu’intermédiaires et collaborateurs du capitalisme international. D’où la nécessité:

  • de voir émerger une nouvelle race de dirigeants pour qui l’exercice du pouvoir serait un sacerdoce ayant pour finalité le progrès, la prospérité, la sécurité et la justice sociale ;
  • d’éradiquer, par une éducation révolutionnaire, les déficits d’estime de soi, les complexes d’infériorité, le manque de solidarité, les obscurantismes et les conflits ethniques qui gangrènent les mentalités et bloquent toute tentative de modernisation de nos sociétés ;

Une nouvelle stratégie de développement

Pour sortir du piège, les africains ont besoin de s’approprier et de formuler leurs propres stratégies de développement. Cela nécessite :

  • une volonté politique réelle pour une intégration économique et politique devant mener à terme à une fédération des pays de la région, seul remède à la fragmentation et au dépeçage de l’Afrique intervenus le 26 février 1885 à la conférence de Berlin et que le roi des belges, Léopold II, appelait « partage du gâteau africain ». Il convient, là aussi, d’éduquer les masses pour susciter l’émergence d’un esprit communautaire fondé sur la compréhension des coûts et bénéfices d’une coopération et d’une intégration nécessitant un abandon partiel ou total des souverainetés nationales au profit des autorités régionales chaque fois que des solutions régionales sont requises pour résoudre des problèmes spécifiques. C’est le cas quand il s’agit de la nécessité de donner une priorité absolue à la création d’une zone de libre-échange et d’un marché commun pour faire du commerce intra-régional et des transactions financières les leviers d’une croissance économique durable et équitable pour le développement de la région. Les pays d’une région dont les échanges internes sont supérieurs aux échanges externes disposent d’économies plus performantes. C’est le cas des pays d’Europe, d’Asie et de plus en plus d’Amérique latine, particulièrement au sein du Mercosur (3). En revanche, les pays membres de régions, dont le montant des transactions commerciales externes est supérieur à celui des échanges internes, ont des économies beaucoup moins compétitives. C’est le cas des pays du Moyen-Orient et de l’Afrique;
  • Une mise en place de fonds structuraux régionaux pour des politiques adéquates de mise à niveau des économies africaines ;
  • une volonté de faire front au marché en réglementant les investissements étrangers pour éviter que les secteurs clefs de l’économie passent sous contrôle étranger ;
  • une élaboration d’un modèle de partenariats avec les firmes étrangères qui favorisent la formation et les transferts de technologies afin d’ajouter de la valeur à la production locale, et créer ainsi pour les producteurs locaux, les conditions requises pour gagner en productivité et faire face à la concurrence ;
  • une allocation massive de crédits à bon marché aux opérateurs du secteur informel pour les faire passer de l’informel au formel ;
  • La mise en place de mesures de contrôle pour contrecarrer la fuite massive des capitaux
  • Des politiques de subventions et de soutien pour les secteurs clefs de l’éducation, de la santé, de la production vivrière, de l’industrie, de l’habitat, de la recherche scientifique et de la technologie;
  • Un appui au commerce régional, à l’exportation et aux petites et moyennes entreprises pour créer une classe moyenne locale, vecteur essentiel de tout processus de développement;
  • Un recours à la législation pour re-nationaliser les sociétés publiques bradées au secteur privé ;
  • Un avis juridique d’un panel de juristes internationaux sur le bien-fondé des dettes contractées auprès du FMI et de la Banque mondiale, et l’inscription de la question à l’ordre du jour de l’Assemblée générale des Nations Unies dans le but d’obtenir le gel des remboursements pendant le déroulement des procédures d’arbitrage. Au demeurant, il est opportun de rappeler à ce propos que l’échec des politiques prônées par le FMI et la Banque mondiale pour le développement de l’Afrique était d’autant plus prévisible qu’elles contrastaient singulièrement avec celles adoptées par les pays développés. Selon une étude publiée en 2003, les Etats-Unis, les Etats membres de l’Union Européenne et les pays d’Asie de l’Est ont tous réglementé, contrôlé, protégé durant toute la phase préliminaire de leur développement et continuent de recourir aux mêmes pratiques chaque fois qu’ils le jugent nécessaire 3.

Il ressort de ce qui précède que la voie choisie par le FMI et la Banque Mondiale et leurs commanditaires occidentaux, au premier rang desquels se trouve l’Amérique, pour traiter les problèmes de l’Afrique sub-saharienne constitue, au mieux, une preuve d’incompétence et, au pire, ce qui est plus vraisemblable, une volonté inavouée de placer les pays d’Afrique noire sous domination.

Quel que soit le cas de figure, il ne faut pas perdre de vue que l’octroi de crédits obéit à des règles internationales. Les institutions financières qui les outrepassent doivent assumer leurs responsabilités. Ainsi, le refus d’honorer des dettes qui n’étaient ni économiquement justifiées ni financièrement viables serait conforme à la logique économique et à la loi internationale.

Au demeurant, il est opportun de rappeler à ce propos un précédent historique et jurisprudentiel: à la fin du 19ème siècle, suite à la guerre hispano-américaine qui a débouché sur la saisie de l’île de Cuba par les Etats-Unis, ces derniers ont cru devoir s’affranchir des dettes alors dues par Cuba à l’Espagne, aux motifs que celles-ci, loin d’avoir été contractées dans l’intérêt du peuple cubain, n’ont, en réalité, servi qu’à financer son oppression par le gouvernement colonial espagnol.

Conclusion

Se créer une identité panafricaine par l’adoption de ces mesures est la seule thérapeutique laissée aux Noirs pour se guérir de leur statut de « damnés de la terre » qu’illustrent si bien les images de détresse et de mort que véhiculent les médias, qu’il s’agisse des déshérités d’Afrique ou des laissés-pour-compte de la Nouvelle- Orléans après le passage du cyclone Katrina pour ne citer que ces exemples. Pour les victimes de Katrina qui sont en majorité des Noirs, il est bon de rappeler que c’est d’abord le Cuba de Fidel Castro qui leur a proposé des soins médicaux gratuits, puis, le Venezuela de Chavez qui leur a fourni cet hiver du fuel à bon marché. A cet égard, il est regrettable de constater qu’aucun pays africain producteur de pétrole n’a eu à offrir son concours, ce qui n’eût pas été le cas si une structure panafricaine telle que définie plus haut avait pu voir le jour.

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