Journal « les Afriques » n°63, jeudi 19 février 2008

Dans L’Afrique au secours de l’Afrique, Sanou Mbaye détaille les atouts et propose les voies de développement du continent.

PROPOS RECUEILLIS PAR HANCE GUEYE, DAKAR

Les Afriques : L’Afrique au secours de l’Afrique a-t-il été écrit en écho au livre L’Afrique au secours de l’Occident ?

Sanou Mbaye : Les deux livres mettent en exergue deux visages complémentaires de l’Afrique. Anne-Cécile Robert, dans L’Afrique au secours de l’Occident, explique que le développement de l’Afrique servirait la croissance économique de l’Occident et, par ailleurs, tirerait grand intérêt à s’approprier une part de la culture africaine pour corriger les dérives d’une société devenue inhumaine, fondée sur la seule productivité, au détriment de l’être humain.

C’est en Afrique, selon le Bureau d’analyse économique du Département d’Etat des Etats-Unis, que l’on réalise les meilleurs taux de profit.

Dans L’Afrique au secours de l’Afrique, l’analyse est centrée sur l’identification des causes structurelles de la pauvreté en Afrique et sur la proposition d’un large éventail de solutions qui permettront aux Africains de prendre en main leur propre développement.

LA : A quoi attribuez-vous la pauvreté en Afrique ?

SM : Il y a deux causes structurelles au sous-développement du continent. La déstructuration de la personnalité des Noirs consécutive aux traumatismes engendrés par l’esclavage et la colonisation en est une. Le problème identitaire est important. Les complexes d’infériorité, l’absence de conscience historique, le manque de confiance et de foi en soi conduisent les peuples à la soumission et à la dépendance. L’exercice prédateur du pouvoir par les dirigeants et les élites africaines vient compléter ces freins qui continuent de reléguer l’Afrique aux oubliettes de l’Histoire.

La seconde cause relève du modèle de développement imposé au continent par l’Occident. L’Afrique au secours de l’Afrique propose une grille de lecture des mécanismes de fonctionnement de ce modèle qui ont pour noms : diktat des institutions financières internationales, dévoiement de l’aide publique au développement, pratiques commerciales discriminatoires, survivance d’institutions néocoloniales tels que la zone franc et le franc CFA, fuite des capitaux et des cerveaux.

A partir de ce constat, le livre propose un plan d’action complet et audacieux pour un développement autonome de l’Afrique axé, entre autres, sur le renforcement des solidarités régionales, la restauration de l’autorité de l’Etat dans la formulation des politiques économiques et sociales, la rupture avec le paternalisme occidental et les politiques néolibérales prônées par les institutions de Bretton Woods (FMI et Banque mondiale) et la résolution des contentieux historiques en suspens relatifs à la dette et aux réparations. Cependant, tout programme économique, aussi élaboré soit-il, serait vain s’il n’était pas associé à une transformation radicale des mentalités, une restructuration de la personnalité de l’homme noir, une modernisation des sociétés africaines et une révision de la conception de l’exercice du pouvoir. L’élection de Barak Obama à la tête de la première puissance mondiale pourrait accélérer un tel processus par l’exemple qu’il donne, la source d’inspiration et d’émulation qu’il représente.

LA : Que faut-t-il à l’Afrique pour s’en sortir ?

SM : Les divisions et l’absence de solidarité régionale sont les facteurs quantitatifs d’arriération des pays de la région. La recherche d’unité a buté jusqu’ici sur l’absence de motivation réelle et de volonté politique de la part des dirigeants africains et sur l’interférence permanente des anciennes puissances tutélaires. Cette absence d’unité est encore plus handicapante dans un contexte de mondialisation où la richesse des nations se fonde sur leur capacité à produire et à exporter des biens manufacturés et à attirer des investissements. Dans une telle configuration économique, les pays doivent mettre en place des stratégies qui donnent une priorité absolue au développement économique autocentré, de préférence dans un cadre régional pour bénéficier des avantages de la mondialisation tout en maîtrisant ses forces déstabilisatrices. C’est une condition préalable pour se prémunir contre le fondamentalisme de marché et échapper aux conditions inéquitables qui caractérisent les échanges internationaux.

LA : L’Afrique a-t-elle des atouts ?

SM : L’environnement économique africain est favorable à une révision radicale des stratégies de développement, sachant que les conditions requises pour une industrialisation florissante sont remplies.

Primo, des taux de profits élevés : c’est en Afrique, selon le Bureau d’analyse économique du Département d’Etat des Etats-Unis, que l’on réalise les meilleurs taux de profit.

Secondo, la sécurité des investissements : elle se mesure à l’aune de la solvabilité des débiteurs. Les débiteurs africains ont toujours été considérés comme les bons élèves des institutions de Bretton Woods. A l’exception de ceux en proie à des guerres civiles, ils n’ont jamais manqué à leurs engagements.

Tertio : une main-d’œuvre qualifiée qui ne manque pas en Afrique. En témoin la fuite des cerveaux : 23 000 universitaires et 50 000 cadres supérieurs et intermédiaires africains s’exilent tous les ans dans les pays occidentaux, selon l’Organisation internationale pour les migrations.

Quatro, l’existence avérée d’énormes réserves d’énergies renouvelables : solaire, hydraulique, éolien.

Pour adopter une telle stratégie de développement, l’Afrique doit s’affranchir de l’ostracisme financier dans lequel l’Occident l’a cantonné en la privant, aux indépendances, d’accès aux marchés des capitaux. Pour ce faire, il faut créer une Confédération panafricaine des producteurs-exportateurs de matières premières, bâtie sur le modèle de l’OPEP pour réguler les cours des matières premières ; rompre avec le néo-libéralisme ; pourvoir les pays des ressources financières nécessaires à leur développement, à la construction et au fonctionnement de leur unité politique, économique, et monétaire.

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