Interview de Sanou Mbaye, l’auteur de « L’Afrique au secours de l’Afrique »

La crise financière et économique qui secoue le monde peut-elle être une chance pour « la renaissance de l’Afrique » ? Sanou Mbaye est de ceux qui répondent par l’affirmative, à condition que les Africains mettent au point un plan concerté. Cet ancien fonctionnaire de la Banque africaine de développement vient de sortir un livre, L’Afrique au secours de l’Afrique, dans lequel il décrypte les raisons de la pauvreté sur le continent et propose des solutions. Afrik.com l’a récemment rencontré à Paris.

Sanou Mbaye est formel : le modèle de développement imposé par l’Occident à l’Afrique est un véritable échec. Dans son livre, paru fin 2008 aux Editions de l’Atelier, l’ancien fonctionnaire de la Banque africaine de développement (BAD) Sanou Mbaye met en lumière les causes structurelles de la pauvreté en Afrique. Ce Sénégalais, panafricaniste convaincu, pointe les responsabilités des Africains eux-mêmes et celles de l’Occident par le biais des institutions de Bretton Woods. Dans une analyse fort pédagogique, il propose des réformes politiques, économiques, financières… qui d’après lui, permettront une véritable renaissance de l’Afrique. Pour Sanou Mbaye, les Africains doivent prendre conscience qu’ils détiennent la clé du développement de leur continent.

Afrik.com : Qu’est ce qui vous a donné envie d’écrire ce livre ?

Sanou Mbaye : J’écris très souvent des chroniques économiques pour différents titres de la presse. Depuis deux ou trois ans bientôt, plusieurs intellectuels africains, qui se sont identifiés à moi à travers mes écrits, m’ont proposé d’écrire un essai pour relancer le débat sur le développement en Afrique. Parce que, m’ont-ils dit, il n’y a plus de débats intellectuels et idéologiques ; il n’y a que des discussions politiques. Par ailleurs, ma famille m’a demandé d’écrire un livre de ce type pour honorer la mémoire d’un de mes fils qui était un panafricaniste. J’ai donc décidé d’écrire ce bouquin dans lequel, je reprends les idées que j’ai déjà exprimées dans des chroniques. L’objectif est de dépasser la politique politicienne, les débats creux, et parler vraiment des causes structurelles de la pauvreté en Afrique.

Afrik.com : Vous distinguez deux types de causes structurelles de la pauvreté en Afrique…

Sanou Mbaye : Exact. Il y a des causes internes, c’est-à-dire celles qui viennent des Africains eux-mêmes, de leur conception du pouvoir, des complexes qu’ils nourrissent. Nous avons un problème d’absence de foi en l’avenir, de foi en soi à cause des pesanteurs de l’histoire…. La deuxième cause structurelle est plus physique, et est liée aux politiques de développement erronées imposées par les institutions internationales, au dévoiement de l’aide au développement qui est une industrie, à la fuite des capitaux, des cerveaux etc. J’ai exposé ces deux causes pour que nous puissions en parler. Parce que, autant les causes extérieures sont connues, autant les causes internes sont moins évoquées.

Afrik.com : Vous appelez ces causes internes la capacité d’auto-nuisance des Africains….

Sanou Mbaye : Oui, une capacité d’auto-nuisance qui se traduit par un rejet de l’apparence physique qui va jusqu’au blanchissement de la peau, un reniement des origines, le mimétisme et la soumission. Les Africains doivent se bâtir une identité et celle-ci ne doit pas être fractionnée, fondée sur des ethnies. Elle doit être panafricaine. L’élection de Barack Obama doit nous montrer qu’il n’y a rien de négatif à être Noir et Africain. Quand on a foi en soi et en l’avenir, quand on a dépassé les complexes d’infériorité et qu’on a les capacités intellectuelles, rien n’est impossible. Les Africains doivent retrouver la confiance en eux-mêmes. Nous avons tout pour réussir, nous avons les ressources naturelles, les ressources humaines, financières… et les gens ne s’en rendent pas compte. On focalise notre attention sur l’immigration clandestine mais personne ne parle des 23 000 universitaires et 50 000 cadres qui quittent le continent tous les ans. Le comble, c’est qu’on nous demande, en plus, de dépenser des milliards de dollars pour recruter des assistants techniques.

Afrik.com : D’après vous, l’Afrique ne doit pas, non plus, être constamment stigmatisée. Pourquoi ?

Sanou Mbaye : Les Etats africains existent depuis à peine 50 ans. Malgré des budgets étriqués, un environnement économique impropre au développement nous avons pu former des cadres que l’Occident nous débauche aujourd’hui. Malgré la ponction des capitaux instaurée par l’occident, des capitaux supérieurs à l’endettement de l’Afrique ; et la fuite des cerveaux à laquelle on assiste aujourd’hui. L’Afrique fait des progrès. On ne peut pas demander à l’Afrique de réaliser en cinquante ans ce que d’autres Etats ont mis 200 ans à construire. Nous devons parler des tares du continent, mais nous devons aussi considérer les autres aspects positifs qui permettent d’espérer. Nous ne mettrons pas 200 ans pour bâtir une nouvelle Afrique.

Afrik.com : Le monde traverse aujourd’hui, une grave crise, d’abord financière puis économique. Alors que toutes les régions s’activent pour y faire face, on reproche à l’Afrique une certaine nonchalance. Partagez-vous ce point de vue ?

Sanou Mbaye : Je me suis fait l’avocat de la participation de l’Union africaine (UA) au G-20 de Washington en novembre dernier. L’objectif de ce sommet était de réfléchir à un nouveau système financier international. Mais en y réfléchissant, je me suis rendu compte que, même si les pays industrialisés souscrivaient à cela, l’Afrique n’avait rien à proposer. Normalement, le reflexe de la Banque africaine de développement (BAD), qui a les moyens d’organiser des réunions internationales, aurait été de demander, en partenariat avec l’Union africaine et la CEA 1, aux ministres des Finances des Etats membres de proposer un plan de relance économique. Et ce plan ne doit pas être inventé. Il doit juste être basé sur les plans adoptés par les Occidentaux à savoir : premièrement, la relance du crédit, c’est-à-dire mettre à la disposition des populations de l’argent. Le micro-crédit peut être une voie. Deuxièmement, il faut accroître le rôle de l’Etat dans l’économie à travers la nationalisation de certaines sociétés. Les privations imposées par la Banque Mondiale aux pays africains ont plus bénéficié aux firmes internationales. Aujourd’hui les Africains doivent donner une place plus importante à l’Etat parce que c’est ce que les Occidentaux eux-mêmes font.

Afrik.com : Finalement, est-ce que cette crise mondiale peut être une opportunité pour l’Afrique ?

Sanou Mbaye : Bien entendu. Ce que l’on pouvait à peine imaginer hier se fait aujourd’hui. Je vis à Londres et je peux vous assurer qu’il y a quelques mois, si vous parliez de nationaliser une banque, on vous aurait pris pour un extra terrestre. Ce qui a toujours été refusé à l’Afrique est aujourd’hui adopté par les Etats-Unis, l’Angleterre, etc. L’Afrique devrait en profiter pour mettre en place son propre plan de relance économique. Elle doit pour se faire se mettre au travail dès maintenant. La restructuration du système financier international va durer au moins quinze ans parce que c’est le temps qu’il a fallu pour résorber la dernière crise internationale. C’est donc le moment idéal pour l’Afrique. Je le répète, nous avons tout pour réussir, les ressources naturelles, humaines…. L’Afrique doit, elle aussi, mettre au point des politiques de nationalisations des banques, des industries de pointes, des secteurs de l’électricité et de l’eau. Les recettes du moment, sont celles qu’il fallait à l’Afrique. Mais elle ne pouvait pas les imposer parce que le rapport de force lui était défavorable. Les Africains doivent saisir cette opportunité en mettant au point un plan concerté. Une crise comme celle-là, qui permet de restructurer le système mondial survient une fois par siècle. Nous ne devons pas rater l’occasion d’assurer la renaissance de l’Afrique.

Par Stéphane Ballong

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