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Sanou Mbaye, banquier sénégalais, ancien haut fonctionnaire de la Banque Africaine de Développement (BAD) et auteur de « L’Afrique au secours de l’Afrique », est l’initiateur d’un projet de Banque d’Investissement de la Diaspora (BID).

Les transferts d’argent des immigrés africains vers leurs pays d’origine est une manne financière importante qui canalise tout l’intérêt des organismes financiers. Pour certains pays, ces sommes sont supérieures à l’enveloppe de l’aide publique. Il est certes important de diminuer le coût de ces transferts mais il est tout aussi important de canaliser ces sommes vers des projets d’investissements favorables à un développement pérenne du continent africain. C’est à cette préoccupation que veut répondre la BID. Plusieurs institutions financières, dont la Banque Africaine de Développement (BAD), la Banque Européenne d’Investissement (BEI), la Société Financière Internationale (SFI), et la Banque Ouest-Africaine de Développement (BOAD) ont adhéré à la nécessité de la mise en place d’une telle institution. Elles lui marquent leur soutien de principe sous réserve qu’un partenaire technique, en l’occurrence une référence internationale en matière de politique de bancarisation des transferts des migrants, se joigne au projet et en réalise l’étude de faisabilité. Des gouvernements africains dont ceux du Gabon, du Sénégal et du Togo proposent également leur soutien politique à la création de cette Banque d’investissement de la diaspora.

INTRODUCTION

Les transferts des migrants africains suscitent de nombreuses initiatives. Des associations, des études, des concertations, des foires, des mutuelles de crédit, des projets de banque et bien d’autres résolutions voient le jour partout en Afrique, en Europe et aux Etats-Unis. Le besoin de structurer ces transferts et d’en assurer une meilleure gestion pour les travailleurs émigrés, les populations bénéficiaires et les pays d’origine, est devenu une priorité pour tous les acteurs impliqués, particulièrement les banques et les sociétés de transfert d’argent.

Pour des raisons historiques et linguistiques, la France reste le principal pays d’accueil des émigrés africains originaires des pays membres de la Zone franc 1, des Comores et de Madagascar, en dépit d’une diversification des pays d’accueil en direction de l’Italie, de l’Espagne et des Etats-Unis. La Zone franc se caractérise par une absence de banques d’investissement. Le système bancaire est dominé par un réseau restreint de banques commerciales dont les activités principales sont centrées sur le financement à court terme du commerce des Etats-membres, des besoins des gouvernements ou de la clientèle publique et privée. Bien qu’elles réalisent des bénéfices substantiels, et qu’elles soient en position de surliquidité permanente, ces banques contribuent peu aux investissements productifs dont ces pays ont désespérément besoin.

Il existe donc dans la Zone franc un réel besoin de création d’une institution de financement à moyen et long terme, pour favoriser la bancarisation de tous les segments de la population et satisfaire les besoins de la Diaspora et des Etats en matière de services bancaires, d’investissements productifs, de co-développement, d’encadrement et de transformation des unités individuelles et familiales productives du secteur informel en petites et moyennes entreprises modernes.

LE PROJET

Le projet de création d’une Banque d’investissement de la Diaspora africaine a pour but de répondre à cette demande. L’objectif de cette institution est triple : mettre en place un vaste réseau de représentations, de collecte et de paiement en France, en Europe, aux Etats-Unis et en Afrique pour capter les flux des transferts des migrants ; proposer des produits et services performants à moindre coût, adaptés aux besoins des travailleurs émigrés ; financer à des conditions favorables, des projets contribuant à la réalisation des objectifs des groupements régionaux qui ont vocation à mettre en place des politiques d’intégration économique : UEMOA, CEMAC, CEDEAO, COMESA, SADC, UMA.

Le capital de la Banque sera ouvert aux membres de la Diaspora et aux institutions financières, bancaires, et intergouvernementales souhaitant se joindre à ce projet, tels que la Banque africaine de développement (BAD), la Banque ouest africaine de développement (BOAD), la Banque de Développement des Etats de l’Afrique Centrale (BDEAC), l’Afreximbank, l’Agence française de développement (AFD), KFW, la Banque européenne d’investissement (BEI), la Société financière internationale (SFI), etc.

L’objectif est de disposer d’un actionnariat qui garantisse une excellente notation financière des agences de rating car, en plus de ses fonds propres, la nouvelle banque mobilisera des ressources sur les marchés des capitaux et les bourses africaines pour financer des projets d’investissement. Elle jouira de la personnalité juridique et de l’autonomie financière, agira dans le strict respect des meilleures pratiques bancaires, s’appuiera sur un capital humain de grande qualité, et travaillera en étroite collaboration avec les milieux bancaires. Son organisation, ses structures et son mode opérationnel s’apparenteront à ceux de la BEI.

Un bureau d’études et de conseil sera intégré dans les structures de la banque pour servir de laboratoire d’idées. Il aura vocation à développer, et à proposer des produits et projets bancables, à accompagner et satisfaire les besoins des travailleurs émigrés et des Etats en matière d’assurance, de rapatriement des corps, d’appui technique, de financement d’activités commerciales et économiques, de paiement de dettes, de suivi des tendances du marché et de l’évolution des besoins de la Diaspora.

En résumé le rôle de la Banque sera de :

  • promouvoir l’épargne et l’investissement au sein de la Diaspora résidant en France, en Europe et aux Etats-Unis ;
  • tenir des comptes de dépôts, d’épargne, et de devises pour les émigrés ;
  • mobiliser et investir l’épargne à moyen et long terme des migrants dans des investissements productifs dans leurs secteurs d’intérêt : commerce, services, immobilier, éducation, santé, infrastructures collectives, projets productifs, etc.
  • combiner les fonds de l’APD et ceux des transferts dans une logique de co-développement durable ;
  • favoriser la création de marchés financiers intégrés dans la région ;
  • asseoir une culture corporative qui s’inscrive dans la dynamique d’une politique d’intégration économique des pays de la région ;
  • développer des stratégies d’alliance et de partenariat avec les banques, les bureaux de poste, les caisses d’épargne, les assureurs spécialisés, les institutions de micro-finance, les sociétés de transfert d’argent, les chambres consulaires francophones, les fédérations patronales et les clubs d’entrepreneurs pour asseoir un réseau dense de représentations et d’agences de collecte et de paiement ;
  • s’allier aux grands groupes marocains, tunisiens, nigérians, ghanéens, ou sud-africains pour apporter une réponse adéquate aux besoins des africains ;
  • se doter de fonds propres conséquents, lui permettant de drainer le capital nécessaire pour financer de grands projets africains d’infrastructures, touristiques, immobiliers, etc.
  • accompagner les plus grands groupes financiers et industriels internationaux dans leurs projets d’investissement en Afrique ;
  • forger des alliances avec des compagnies spécialisées dans les systèmes de paiement sécurisés : Eurocard, Mastercard, Visacard, Orange, Western Union, Money Gram, etc., pour partager leur expertise dans les nouvelles technologies de l’information et de la communication et assurer ainsi des transferts de fonds rapides et sécurisés à des coûts toujours plus compétitifs ;
  • favoriser la bancarisation des bénéficiaires des transferts et des acteurs du secteur informel;
  • accroître la solvabilité des pays et faciliter leur accès aux marchés des capitaux et aux bourses africaines, pour lancer des emprunts en devises et en monnaies locales adossés aux montants prévisionnels des transferts de leurs ressortissants ;
  • créer une dynamique de retour des capitaux exilés en offrant des produits attractifs et adaptés aux rendements équivalents, voire supérieurs à ceux escomptés ailleurs par les détenteurs de ces capitaux.

JUSTIFICATION

Les transferts d’argent des migrants africains et l’aide publique au développement représentent les sources de financement les plus importantes dont disposent les pays d’Afrique pour développer leurs économies. Les informations recueillies auprès des consulats, des ministères concernés, des banques centrales – ainsi que toutes les études, dont celle conduite par la Banque africaine de développement sur les transferts de migrants à la demande du Comité interministériel de la coopération internationale et du développement de la France, en 2008 – démontrent l’importance de ces transferts 2.

Leurs montants annuels sont estimés entre 30 et 40 milliards de dollars pour l’Afrique. Selon la Banque mondiale, ils sont passés de 3.113 millions de dollars en 1995 à 18.586 millions de dollars en 2007 pour les pays d’Afrique subsaharienne, représentant entre 9% et 24 % de leur PIB, et entre 80 % et 750% de l’aide publique au développement dont ils sont bénéficiaires, faisant de facto, des migrants les premiers bailleurs de fonds de bon nombre de ces pays.

Une part importante de ces transferts finance des dépenses d’alimentation, de santé et d’éducation des ménages bénéficiaires, ainsi que celles liées aux cérémonies religieuses et collectives. Cependant, les transferts réalisés à des fins d’acquisitions immobilières, de création d’entreprises, et d’investissements productifs dans des projets individuels, familiaux ou de co-développement dans les pays d’origine représentent entre 25% et 60% des montants transférés, et sont en progression constante. Malheureusement il n’existe aucune structure bancaire adéquate qui permette de convertir ces fonds en investissements productifs à moyen et long terme pour la création de valeur ajoutée, de richesses, d’emplois, de croissance économique, et de développement.

LE MARCHE DES TRANSFERTS DES MIGRANTS

Dans le marché des transferts, le comportement des migrants est essentiellement déterminé par la qualité des services et des produits offerts par les banques, les Sociétés de transfert d’argent (STA) et les professionnels de l’informel en matière de densité de points de collecte et de paiement, de sécurité et de rapidité.

La Zone franc se caractérise par un réseau restreint de banques commerciales telles que la BNP Paribas et la Société Générale. Leur quasi-monopole explique le coût excessif des transferts, en raison du niveau élevé des commissions. Ceci explique également le faible taux de bancarisation des populations et le manque d’accès aux crédits des entrepreneurs locaux, en dépit du dynamisme du secteur informel qui contribue à générer près de 90% des emplois créés dans la plupart de ces pays.

Quant aux Sociétés de transfert d’argent présentes dans les pays francophones de la région depuis seulement la fin des années 1990, elles sont dominées par Western Union qui contrôle jusqu’à 90% du volume total de ce type de transferts dans certains pays. Comme dans le cas des banques commerciales, cette absence de concurrence permet de maintenir des marges bénéficiaires élevées, avec des coûts de transfert prohibitifs, pouvant atteindre 20% des sommes envoyées.

S’agissant des agents de l’informel, le volume des transferts empruntant leurs services varie entre 20% et 80% selon les pays. Moins le marché est concurrentiel, moins les populations bénéficiaires sont bancarisées, et plus les transferts doivent emprunter des voies informelles.

Cette situation contraste avec celle prévalant ailleurs en matière de politique de transferts de fonds et de mobilisation de ressources. L’approche anglo-saxonne privilégie la mise en place d’une réglementation souple : stimulation de la concurrence, fluidification des services de transfert, diffusion d’informations sur les prestations des opérateurs à la clientèle, innovations technologiques, diversification des modes de transfert rapide. L’approche hispanique, quant à elle, privilégie une politique de coût de transfert très bas, combinée à une stratégie de bancarisation des migrants qui se voient proposer une vaste gamme de produits bancaires spécifiques à leurs besoins.

Le Maroc demeure la référence internationale en matière de politique de bancarisation des transferts. Il dispose d’un système bancaire parvenu à maturité et très concurrentiel. Sur le corridor Espagne-Maroc, par exemple, le groupement Attijariwafa–Santander, à la pointe des innovations, ne prélève aucun frais sur les transferts. Il offre à la Diaspora marocaine une large gamme de produits et de services attractifs et rentables ainsi qu’un vaste réseau de représentations en France, en Europe, et au Maroc. Cette stratégie permet de capturer, non seulement le volume le plus important des flux, mais surtout les dépôts à moyen et long terme des résidents marocains à l’étranger.

CONCLUSION

Rappelons que depuis les indépendances, les pays de la Zone franc n’ont quasiment pas eu accès aux marchés internationaux des capitaux. L’aide a été la source de financement à long terme de leur développement. Cette situation est en voie de changer. Plusieurs pays ont désormais reçu des notations financières qui leur ouvrent les places financières du monde. Dans certains cas, ces notations se sont révélées supérieures ou égales à celles de nations aussi industrialisées que la Turquie ou l’Argentine. En septembre 2007, le Gabon a pu emprunter un milliard de dollars sur le marché des capitaux.

Les places boursières se multiplient sur le continent. La Banque Européenne d’Investissement (BEI), la Bank of Africa (BOA) et la Sonatel, par exemple, ont fait bon usage de ces bourses pour lancer des emprunts en monnaies locales africaines d’un montant de plusieurs dizaines de millions de dollars. Ces opérations de mobilisation de l’épargne interne ont été largement couronnées de succès. Pour financer leurs économies, les Etats africains peuvent également user de ces espaces boursiers pour lancer des emprunts obligataires.

Plusieurs facteurs ont contribué à la croissance économique de ces pays. Il y a d’abord, la remontée des cours des matières premières qui, en dépit de leurs évolutions erratiques, n’en sont pas moins à des niveaux supérieurs à ceux de ces dernières décennies. Une autre source de croissance économique dans la zone est liée à l’exode rural et à l’urbanisation qui en a résulté : cela a renforcé un secteur informel dynamique. L’augmentation de la production vivrière et du commerce intra-régional, des annulations de dettes, un meilleur usage des ressources de l’APD, et les transferts des migrants constituent les autres moteurs de la croissance des économies de la zone. Les secteurs des Télécommunications, du Bâtiment et des Travaux Publics (BTP) enregistrent des taux de croissance exceptionnels. L’ambition de la Banque d’investissement de la Diaspora sera de poursuivre et d’amplifier le recours aux marchés financiers internationaux et locaux, pour financer ces activités et encourager les Etats à en faire autant, afin qu’ils puissent poursuivre la modernisation et la diversification de leurs économies.

Toutefois, il subsiste un réel besoin de reformes des institutions bancaires et monétaires de la Zone franc en matière de politique de change, de diminution des coûts des transferts, du prix de l’argent et des taux des commissions. La création d’une banque d’investissement de la Diaspora, couplée à une stratégie d’alliance et de partenariat avec les banques et institutions financières de la Zone franc, et d’autres organismes bancaires en Afrique et en Europe peut servir de déclencheur à une dynamique de reformes, favoriser la concurrence, restructurer et revaloriser l’épargne des migrants. Elle peut également contribuer à la création en France, en Europe et en Afrique de centaines d’emplois en ces temps de crise.

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