Au contraire des ex-colonies anglaises qui ont procédé à une « destruction constructive » des appareils productifs hérités du colonialisme, les françaises n’ont pas rompu les clauses sécuritaire, monétaire et commerciale qui les lient à la France, estime Sanou Mbaye, économiste, co-auteur de L’Afrique au secours de l’Afrique 1.

Les Afriques : Le sommet Afrique-France vient de se terminer. Croyez-vous à la rupture annoncée ?

Sanou Mbaye : Les relations entre la France et ses anciennes colonies reposent sur un pacte qui s’articule principalement autour de trois clauses : sécuritaire, monétaire et commerciale. Une rupture supposerait leur remise en cause. Qu’en est-il ? S’agissant des garanties sécuritaires, les troupes françaises n’ont cessé d’intervenir au Tchad, au Gabon, au Zaïre, en République centrafricaine, au Togo ou en Côte d’Ivoire pour mettre en place ou protéger des leaders de leur choix, pour en démettre d’autres ou pour calmer une agitation civile. La décision de Paris de procéder au redéploiement de ses troupes et de fermer sa base du Sénégal répond plus à des soucis de rationalisation qu’à une rupture avec l’occupation militaire. Au plan monétaire, ces pays ont maintenu le franc CFA comme monnaie commune. La France s’est portée garante de sa convertibilité en franc français puis en euro, et de sa libre circulation, à condition que les pays de la zone franc déposent 100% de leurs réserves étrangères dans un compte spécial ouvert au Trésor français. Un régime de contrôle des changes, institué en 1993, limite le libre flux des capitaux à la France uniquement. La fuite massive des capitaux vers l’Hexagone qui en a résulté a rendu les économies des pays de la zone franc exsangues, elle a érodé leur compétitivité, et a remis aux calendes grecques leur processus d’industrialisation. La décision de Paris de réduire à 65% le taux de rétention des réserves de change de ces pays, dont les montants sont déduits directement de leurs recettes d’exportation, ne saurait constituer une rupture. En effet, le taux de couverture de l’émission monétaire fixé à 20% dans la convention de 1962 est désormais supérieur à 110% !

Au plan commercial, le modèle d’échanges retenu entre la France et ses anciennes colonies reprend les dispositions du pacte colonial qui garantit à la France et à ses compagnies un approvisionnement en matières premières à des cours prédéterminés. En revanche, ces pays ont démantelé les structures fédérales qui les unissaient sous l’occupation française ; ils ont érigé des barrières commerciales entre eux, et entériné la décision française, prise en 1993, de rendre interchangeables les francs CFA émis par les deux banques centrales sous-régionales, la BCEAO et la BEAC.

De telles mesures vont à l’encontre de toute gestion économique et monétaire rationnelle des ressources d’un pays. Leur combinaison a contribué à enfermer ces pays dans une logique de dépendance vis-à-vis de la France, à étouffer leurs échanges intra-régionaux et à retarder le processus d’intégration économique des pays membres de la CEDEAO.

LA : Néanmoins, il est évident que l’ancien pré carré francophone n’est plus traité en privilégié. Les tête-à-tête ont eu lieu avec Zuma, Jonathan, le dîner traditionnel francophone a été supprimé. Que faut-il en comprendre ?

SM : Quand des Etats recouvrent leur souveraineté, ils procèdent à ce que les économistes appellent la « destruction constructive » des appareils productifs qu’ils ont hérités du colonialisme pour les remplacer par un système économique adapté à leurs besoins et intérêts. Pour les pays anglophones d’Afrique, cette phase s’est traduite initialement par des taux d’inflation record, des déficits structuraux importants et une grande rareté de devises. Le marché noir et la contrebande avec les pays voisins francophones ont fait rage. Ces pays se sont astreints à des programmes d’ajustement structurel pour venir à bout de ces difficultés. Ces cures de jouvence ont permis de maîtriser l’inflation, d’augmenter les réserves de change, d’assainir les finances publiques et de réduire l’endettement. Voilà les raisons de l’intérêt renouvelé des Français pour des pays tels que l’Afrique du Sud, qui fait partie du groupe des 20 pays les plus industrialisés du monde, ou encore pour le Nigeria qui, comme le Kenya, figure désormais parmi les prétendants au statut de pays émergents.

LA : Les entreprises se sont jointes au sommet. Est-ce le signe avant-coureur d’une autre coopération ?

SM : En Afrique francophone nous distinguons deux secteurs privés, l’un officiel, l’autre informel. Le secteur privé officiel est totalement sous contrôle d’entreprises françaises telles que Bouygues, Bolloré, Total, Vivendi, Areva, Bolloré, CFAO, etc. Il bénéficie des aides de la France, des facilités d’escompte des banques centrales et des largesses des banques commerciales françaises que sont BNP Paribas et Société Générale. Ce secteur privé officiel a joui d’un marché protégé jusqu’aux assauts récents des importations en provenance d’Asie. Quant au secteur informel, il est né de l’exode rural et de l’urbanisation. Bien que marginalisé, il reste un contributeur majeur au développement des capacités productives de la région. Plus de 90% de la population active y travaillent, tandis que 75% des commerçants en sont issus. En dépit de son importance, ses opérateurs sont exclus des circuits financiers officiels. Ainsi peut-on comprendre le souci des agents privés africains qui se sont invités au banquet français pour argumenter à propos de leurs cas, plutôt que de s’en référer à leurs dirigeants qui éprouvent comme un malin plaisir à frustrer leurs efforts, allant jusqu’à signer des contrats d’exclusivité avec des banques et des sociétés de transfert d’argent comme Western Union, ce qui limite grandement leur accès aux services financiers.

LA : Que pensez-vous de l’Afrique indépendante, cinquante ans après ? Où en est-elle ? Comment voyez-vous son avenir ?

SM : Le continent détient plus de 10% des réserves mondiales de pétrole et un tiers des réserves de matières stratégiques comme le cobalt. La seule Afrique du Sud détient 40% des réserves mondiales d’or. Le potentiel agricole du continent est resté quasiment intact. La demande à long terme pour ces ressources ne faiblira pas. La Chine, dont les échanges avec les pays de la région se sont multipliés par cinq depuis 2003, a joué un rôle de premier plan dans cette métamorphose. Cela a encouragé d’autres investisseurs, Européens et Américains entre autres, à repenser leurs stratégies africaines, notamment en matière d’investissement et de commerce. Des milliards de dollars sont investis et les projections de croissance du FMI pour l’Afrique subsaharienne portent sur 4,7% en 2010 et 6% en 2011.

Ces résultats pourraient représenter un tournant décisif et une chance réelle de doter la région d’infrastructures matérielles et sociales et de susciter un élan global de renouveau. Malheureusement, cette embellie relève d’un climat macroéconomique conjoncturel plutôt que d’une gouvernance visionnaire et éclairée. La destination des exportations pourrait avoir changé, mais leur profil – exportation de produits bruts et importation de produits finis – n’a pas varié. Pour que la présente embellie économique se traduise en gains réels de productivité, il est nécessaire que les pays africains s’attachent à renverser cette tendance et à produire de la valeur ajoutée.

Propos recueillis par Chérif Elvalide Sèye

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