La désillusion des sénégalais est bien grande. Ils s’étaient rendus en masse aux urnes en 2000 pour élire comme président Abdoulaye Wade qui symbolisait l’homme du changement après quarante ans d’un règne socialiste calamiteux. Mais de changement il n’y en a pas eu durant la décennie que Wade vient de passer à la tête de l’Etat. Il s’est révélé être jusqu’à la caricature le prototype du potentat africain pour qui pouvoir est synonyme de népotisme et d’accaparement des deniers et des biens publics. Maintenant, à la fin de son second mandat, Wade s’est mis en tête d’en briguer un troisième en dépit des dispositions contraires de la constitution qui limitent à deux les mandats présidentiels. Il s’échine  également à baliser la voie pour son fils, Karim Wade, le Mēga ministre aux cinq portefeuilles, pour en faire son successeur.

Pour ce faire, le vieux président de 86 ans n’a pas lésiné sur les moyens : mise en scène d’une séance de photo opportunité de son héritier désigné avec Barack Obama lors de la réunion du G8 cette année à Deauville, suivi d’un voyage à Benghazi – le déplacement s’est fait sous l’escorte des Mirages français – afin de houspiller le  Colonel Mouammar Kadhafi et de le sommer de se démettre. Ce faisant, Wade s’est désolidarisé du reste de l’Union Africaine, avec l’espoir naïf que Français et Occidentaux soutiendraient ses desseins. Il a ensuite déclenché dans la même foulée un projet de réforme constitutionnelle instaurant le ticket présidentiel et le quart bloquant. Des milliers de manifestants se sont alors massés en signe de protestation devant l’Assemblée Nationale le 23 juin 2011 et l’amendement a été retiré.

Et qu’a-t-il fait pendant ses dix années au pouvoir ? La mauvaise gestion de l’administration  de Wade a gravement porté atteinte à l’essor économique du pays et à la dégradation des mentalités.

Le secteur agricole qui emploie 77.5% de la population a vu ses rendements baisser. Sa croissance annuelle de 1,2% ne suffit pas à pourvoir à une population qui se développe à plus de deux fois ce rythme. En dépit d’une maîtrise des eaux obtenue grâce aux deux barrages de Diama et Manantali sur le fleuve Sénégal, le gouvernement n’est parvenu qu’à irriguer 15% des 250 000 hectares prévus initialement. Le Sénégal importe les quatre cinquièmes du riz consommé dans le pays à une époque où l’explosion des prix des produits alimentaires dans le monde a incité bon nombre de pays africains à accroitre leurs productions vivrières pour s’en prémunir. Par exemple, le Mali qui a produit, en 2009, 1,7 million de tonnes de paddy (soit 1,2 million de tonnes de riz blanc) grâce aux crues du fleuve Niger, est en voie de devenir un pays exportateur.

Les infrastructures constituent pour les Etats en développement le préalable à tout investissement destiné à accroitre leurs capacités de production. Pour jouer ce rôle, elles doivent être étroitement liées à la production et aux échanges. C’est ainsi qu’au Sénégal, l’aménagement des terres de la vallée du fleuve Sénégal qui est la condition sine qua non de l’extension de la production rizicole, doit être étroitement liée à la reconstruction de la route des Niayes en état de délabrement total. Un tel projet doit revêtir une priorité absolue. Il n’en a rien été. Deux administrations successives ont préféré donner la préférence d’abord à la construction de la voie de dégagement nord (VDN), puis à celle de la  Corniche ouest de Dakar et enfin à celle d’une portion d’autoroute payante pour laquelle il semble exister des solutions alternatives bien moins couteuses de décongestionnement de la circulation à l’entrée de la capitale.

Wade n’a pas tenu son engagement à mettre fin à la rébellion en Casamance. Si la paix s’y établissait, les terres grasses casamançaises seraient propices à des cultures industrielles et vivrières hautement lucratives. La mise en place d’un réseau suffisamment dense d’infrastructures routières, ferroviaires, portuaires et d’aéroports contribuerait à désenclaver la région et à en faire un pôle de développement actif. Ces investissements favoriseraient une recrudescence des échanges entre le Sénégal, la Gambie et la Guinée Bissau et susciteraient  une dynamique de création d’un espace économique commun entre ces trois pays.

Durant les bonnes saisons de pluviométrie la récolte annuelle de l’arachide, la culture de rente, peut dépasser 750 000 tonnes. Une récolte de 800 000 tonnes/ coques équivalente à environ 280 000 tonnes d’huile permettrait au Sénégal de couvrir ses besoins et de contrôler le marché mondial de l’huile d’arachide si le pays s’était doté d’une industrie ayant la capacité de transformer la totalité de sa production. Mais les élites trouvent plus lucratives les sources d’enrichissement que leur procurent les importations d’huile végétale.

Les ressources halieutiques du pays sont surexploitées, particulièrement par les pays de l’Union Européenne. Leurs pratiques prédatrices en matière de technique de pêche appauvrissent le stock de poissons. Aucune politique n’a été mise en œuvre ni pour renégocier les contrats léonins que le Sénégal a signés avec eux, ni pour renouveler les stocks grâce à l’application d’un programme approprié de reconstitution.

L’élevage souffre des mêmes carences de gestion rigoureuse. Le cheptel présenterait un immense potentiel si un plan directeur ambitieux et précis était mis en œuvre en vue de l’amélioration des races et de l’augmentation de la productivité du secteur. A titre d’exemple, un bon programme d’insémination, de fourniture d’aliments appropriés et de suivi vétérinaire contribuerait à une augmentation marquée de la production de viande et de lait qui ouvrirait la voie à la couverture des déficits qui contraignent actuellement le pays à importer ces produits à des prix exorbitants.

Les déficiences qui affectent la production et la distribution d’électricité au Sénégal sont telles que les populations se sont mobilisées sur toute l’étendue du territoire le 27 juin 2011 pour exprimer leur mécontentement. L’économie a souffert de ces déficiences, les coûts de production se sont renchéris tout comme l’ont été les produits de consommation. Le secteur informel a particulièrement souffert des délestages qui ont acculé à la faillite un bon nombre de ses entrepreneurs. Les solutions mises en place pour parer au plus pressé - achat de combustible et location d’unités de production – sont des palliatifs coûteux.

Les avancées technologiques en matière de production, de stockage et de distribution d’énergie solaire ont donné naissance, sur l’initiative des allemands, au projet éco énergétique  Desertec, d’un coût estimé de 400 milliards de dollars. Il a pour but l’implantation, par un consortium européen, de fermes solaires dans le désert du Sahara en vue de l’approvisionnement en électricité des pays d’Europe, du Moyen Orient et d’Afrique du nord. Pays sahélien, le Sénégal pourrait également, grâce à l’énergie solaire, couvrir la quasi-totalité de ses besoins en électricité. Ce serait un choix judicieux qui s’accompagnerait d’un volet de transfert de technologie et de formation. Logique qui se heurte toutefois à l’obstacle que constituent les importations de pétrole qui sont des sources de rente pour certains membres de l’élite et de profits exorbitants pour les banques commerciales qui  financent ces importations avec des crédits à court terme à des taux d’intérêt prohibitifs.

Ce ne sont là que quelques exemples de l’ampleur du mauvais usage des ressources du pays résultant du penchant marqué des élites sénégalaises à préférer s’accorder des licences d’importation dans le seul but de bâtir leurs fortunes personnelles plutôt que de développer des industries de substitution à l’importation. En conséquence, le Sénégal, un pays cosmopolite, passe à côté de la meilleure opportunité de croissance que l’Afrique ait connue depuis la décolonisation.

L’Afrique est effectivement à un tournant de son histoire. Depuis 2000, les pays sub-sahariens sont parvenus à une croissance économique moyenne de 5 à 7%. En 2008, la production globale africaine a atteint 1,6 mille milliards de dollars et la dépense privée s’est élevée à 860 milliards de dollars. Durant la récession globale de 2009, l’Afrique et l’Asie étaient les deux seules régions dont le PIB a augmenté. Selon les prévisions du Fond Monétaire International, le  PIB de l’Afrique sub-saharienne devrait être de 5,5% en 2011 et de 6% en 2012.

Les investissements directs étrangers y sont en forte hausse. Ils sont passés de 9 milliards de dollars en 2000, à 62 milliards en 2008. En outre, l’Afrique affiche désormais plus d’une centaine de sociétés propres dont les revenus annuels dépassent un milliard de dollars. Le secteur bancaire est en pleine évolution grâce aux percées des banques nigérianes, nord africaines et sud-africaines. Les transactions commerciales sont florissantes. Le secteur de la construction est en plein essor. Les sociétés de télécommunications ont enregistrés 316 millions de nouveaux abonnés depuis 2000, plus que la population totale des Etats-Unis.

L’inertie de Wade est particulièrement dommageable car l’instabilité qui règne en Afrique de l’ouest – guerres civiles et étrangères, coups d’état, corruption prédatrice et trafics en tous genres – offre une chance au Sénégal de se positionner en tant que puissance régionale.

Des fonds asiatiques se disent prêts à se substituer à Arcelor Mittal pour la reprise du projet d’exploitation du minerai de fer du Faleme ainsi que de la construction d’un port à Bargny et d’une voie de chemin de fer de 311 km reliant la mine au port. Compte tenu de la position stratégique du Sénégal par rapport à la Mauritanie, au Mali, au Burkina Faso, au Niger, à la Guinée, à la Guinée- Bissau et à la Gambie à l’extrême ouest du continent, le port serait bien positionné pour servir de base d’exportation et d’espace de développement des ressources naturelles pour ces pays. Le potentiel des bénéfices économiques d’un tel investissement serait considérable pour le Sénégal : nouvelles industries de transformation minière et de transport générant des emplois à valeur ajoutée supérieure, revenus budgétaires provenant des taxes de transit sur les exportations de minerais, et meilleures infrastructures permettant de relier le cœur rural du pays à Dakar et à la côte.

Le Ghana, une démocratie plus récente que le Sénégal, est un exemple éclairant. A son indépendance, les ressources humaines et les infrastructures du Sénégal étaient les meilleures de l’Afrique de l’ouest. Mais cinq décennies de mauvaise gestion (d’abord par le Parti socialiste durant 40 ans, puis par les libéraux de Wade pour la dernière décennie) ont érodé ce patrimoine. Du fait d’infrastructures supérieures à celle du Sénégal, le Ghana a attiré des milliards de dollars en investissements étrangers, et le montant de ses échanges commerciaux est largement supérieur à celui du Sénégal.

Aux errances de gestion politique, économique et administrative s’ajoutent celles des esprits marqués par les dérives de l’alliance entre les élites occidentalisées qui sont à la tête du pays et les « marabouts », chefs religieux qui se distinguent davantage par leur affairisme, leur esprit du lucre, leur insatiable propension à consommer  et leur capacité à vivre sur le dos de l’Etat et des contribuables, que par leur contribution à l’éducation religieuse et à l’éveil des esprits et des consciences.

Le Sénégal est donc confronté à des défis énormes pour reconstituer ses valeurs dilapidées,  moderniser ses institutions et son appareil productif et réaliser son potentiel de centre économique de l’Afrique de l’ouest. Ce sont des esprits modernes, libérés des ténèbres de l’ignorance et guéris des stigmates de l’idolâtrie qui pourront s’attaquer aux taches gigantesques en attente, et non des forces obscures politico-religieuses dont l’engouement pour les richesses du monde n’a d’égal que l’inaptitude politique et religieuse dont elles font montre.

Espérons que les manifestations populaires du mois de juin sont les prémices d’une restauration d’un état de droit, de la satisfaction de la demande sociale et d’un changement radical des mentalités sans lesquels l’ambition légitime de faire du Sénégal une puissance régionale serait vouée à l’échec.

Sanou Mbaye

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