Le continent africain compte déjà plus d’un milliard d’habitants. Ils seront deux milliards en 2050 parmi lesquels plus d’un milliard seront en âge de travailler. La grande gageure sera la formation de cette jeunesse pour répondre aux multiples défis auxquels fait face la région.

Il est de coutume de ne percevoir dans la multitude africaine que la dimension de la pauvreté et des exactions dont sont victimes les populations noires. Et c’est à l’économique que renvoient les images qui en témoignent. Il est alors de bon aloi de parler de développement et de lutte contre la pauvreté quand il s’agit de supputer les solutions à apporter aux problèmes récurrents de ces populations. Pourtant s’il est vrai que la production de biens et services est un préalable au développement économique, celui-ci n’en demeure pas moins tributaire des hommes auxquels il appartient d’impulser ce processus et ils ne pourront le faire à leurs bénéfices et pour leur épanouissement qu’en puisant dans leur patrimoine culturel commun. D’où l’importance du livre, l’outil premier pour faire des valeurs culturelles de la civilisation noire une plateforme de reconnaissance identitaire, de solidarité et de reconquête du moi de l’Africain après les négations ségrégationnistes des années de plomb de l’histoire traumatique qui a été la sienne tout au long des siècles d’esclavage et de conquêtes coloniales.

C’est à la lumière de cette exigence qu’il faut priser une action et un héritage. L’action est celle des éditeurs indépendants. Dans l’ère de la mondialisation où la production et le commerce du livre obéissent aux lois du marché, ils le rendent accessible au plus grand nombre. Quant à l’héritage, il est celui du poète et de l’académicien Léopold Sédar Senghor, premier président du Sénégal, chantre de la Négritude, c’est-à-dire l’ensemble des valeurs de la civilisation noire dont il entendait faire les fondations d’une renaissance culturelle et économique de l’homme noir. Il avait fait de la politique de diffusion du savoir à travers l’enseignement et la lecture son cheval de bataille en promouvant l’édition, la promotion artistique, la création de bibliothèques et l’exonération de taxe de la production et du négoce du livre. Les prix Nobel de paix, de littérature et d’économie d’origine africaine et bien d’autres auteurs noirs connus ou anonymes, publiés ou dans l’attente et l’espoir de l’être un jour honorent également ce legs à travers le roman, l’essai, la poésie, l’information, l’image, les arts, les lettres et bien d’autres encore.

Cette action des éditeurs indépendants et cet héritage créatif sont d’autant plus d’actualité que pour la première fois, depuis un demi-siècle, l’Afrique est en passe de célébrer un renversement des rôles. Durant la décennie passée, le nombre des consommateurs de la classe moyenne – ceux qui dépensent 2 à 20 dollars par jour -, a augmenté de plus de 60 %, pour atteindre 313 millions. Ce nombre ira s’agrandissant car dans la décennie à venir, l’Afrique sera le seul continent où la population continuera de croître. L’essor de la classe moyenne et sa nouvelle propension à consommer des livres et à s’adonner aux choses de l’esprit représentent le plus puissant moteur de la croissance culturelle et du renouveau identitaire qui doivent être le socle de tout développement économique pour qu’il soit durable et qu’il contribue au bien être réel des populations.

Cependant, pour que cette toute nouvelle embellie se traduise en progrès sociaux, en création d’emplois et en amélioration du niveau de vie des populations, les pays africains devront poursuivre leur développement matériel en diversifiant leurs activités économiques et en créant de la valeur ajoutée. Pour ce faire, ils devront mettre en place des politiques d’industrialisation appropriées pour la transformation locale des matériaux en produits finis et semi-finis afin de préserver leur environnement, un capital qui leur est propre mais qui relève aussi du patrimoine écologique de l’humanité dont la propre survie est menacée par les exactions d’un capitalisme mondial prédateur et destructeur.

Prendre conscience et revendiquer sa propre identité tout en ayant conscience de sa dimension universelle, voilà le défi qui ne peut être relevé qu’à travers un programme éducatif transformationnel de la jeunesse africaine. Cela nous ramène encore une fois de plus à l’importance du livre, de son édition et de son accessibilité aux populations concernées. Car c’est par la lecture qu’on forme les âmes en les ouvrant à l’autre, aux nouvelles idées et à de nouveaux horizons, aux rêves, à l’innovation et à la créativité.

Il est aussi d’évidence historique que les peuples ne s’épanouissent qu’avec des régimes qui garantissent le respect de leurs droits fondamentaux. Ce sont les écrits qui forment le corps social aux libertés d’expression et aux valeurs démocratiques. Ce sont aussi les écrits qui irriguent les canaux de diffusion du savoir que sont les établissements d’enseignement et les organes d’information.

Ainsi la « bibliodiversité » est au commencement et à la fin du processus de développement actuel de l’Afrique, que toutes les statistiques décrivent comme le nouvel eldorado de la croissance économique mondiale de la manière dont la Chine l’a été il y a trente ans.

Sanou MBAYE

économiste, auteur de L’Afrique au secours de l’Afrique , édition de l’Atelier / coédition solidaire panafricaine, 2010. 21 septembre 2012

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Les dividendes de la lecture en Afrique
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